La première que j’aimerais raconter ici m’est arrivée alors que j’avais 23 ans. J’étais alors en maîtrise de philosophie et, à tous points de vue, j’en étais arrivé à une impasse. Le thème sur lequel j’avais alors choisi de travailler était la psychologie collective. J’étais frappé par la façon dont les hommes, en réaction à l’oppression, développaient des idéaux de liberté et de justice qui, une fois mis en application, donnaient la plupart du temps naissance à de nouvelles formes de violence. Je voulais comprendre comment, à travers l’histoire, les philosophies ou les religions ont si souvent pu été détournées de leur but premier, et s’il était possible que l’humanité se libère un jour de ce cycle, et je sentais que l’une des clés pour répondre à cette question passait par l’analyse des mécanismes du pouvoir tels qu’ils se mettaient en place dans la relation entre le groupe et son chef.
A cette époque, je me débattais avec un fort sentiment de limitation interne, et à travers de ce travail, je crois que j’espérais y trouver une échappatoire. De plus, ma famille étant originaire d’ex-Yougoslavie, je cherchais également à trouver un certain nombre de réponses sur les origines du conflit qui a secoué cette région à partir de 1991.
Malheureusement, plus j’avançais dans ma pensée, et moins je voyais d’issue. Du Christ au marxisme, il était devenu clair, à mes yeux, que l’histoire était une sorte de cycle infernal gouverné par un petit nombre de schémas inconscients, et que toutes les tentatives de dépasser ces derniers les avaient juste reproduits sous d’autres formes. C’est comme si l’humanité cherchait désespérément à réaliser un idéal de paix et de fraternité, mais que toute tentative de le mettre en application devait se traduire par la guerre et la souffrance. L’homme m’apparaissait de plus en plus comme un être pathétique, cherchant une plénitude inaccessible, destiné à vivre une existence partagée entre une angoisse inexprimée et les quelques moments d’euphorie où il avait l’illusion de pouvoir s’en libérer. À la fin, l’aliénation m’apparaissait tellement immanente au monde que la seule image que j’ai trouvé pour la désigner était celle du Cercle, dans lequel l’homme me semblait condamné à tourner indéfiniment en rond.
C’était une vision désespérante, et d’autant plus pénible qu’elle se répercutait directement sur ma vie. Je continuais mes études, mais plus que jamais, j’avais l’impression que toutes ces années passées à chercher avaient été une perte de temps. Cette sensation m’étouffait de plus en plus, ce qui se traduisait par une lassitude extrême. Les choses, les gens m’apparaissaient gris, irréels, et je me trouvais prisonnier d’une sorte de fonctionnement dont j’étais incapable de me libérer. C’est comme si tout ce qui existait ne faisait que cacher un vide omniprésent.
Néanmoins, si difficile qu’ait pu être cette époque de ma vie, je me suis toujours senti étrangement protégé. En effet, bien que ne voyant plus trop quelle orientation donner à mon existence, il y avait aussi d’inexplicables moments de clarté, qui me donnaient l’impression d’un voile de brume se dissipant soudain. Paradoxalement, cela se produisait lorsque j’avais les crises intérieures les plus violentes, comme si le fait même de ressentir la condition humaine dans toute son absurdité me plaçait automatiquement dans un état de conscience second. Lors de ces éclaircies, le système de références dans lequel j’évoluais habituellement se dissolvait pour révéler, partout autour de lui, une sorte de présence immanente. Cela pouvait m’arriver n’importe quand, ces instants privilégiés ayant le pouvoir de faire disparaître la souffrance.
Il ne s’agissait, pourtant, que de pressentiments, et c’est une expérience autrement plus forte qui a marqué le tournant dans mon existence. C’est la première fois que j’en parle de façon ouverte, mais il me semble que c’est nécessaire pour rendre compréhensible ce qui est venu ensuite.
Cela s’est produit alors que j’avais 24 ans, et de façon assez significative, a eu lieu dans une bibliothèque. Je m’y étais rendu pour faire des recherches, et mon regard s’est trouvé attiré par un petit ouvrage spiritualiste . Je l’ai feuilleté, et, en un court espace de temps, c’est comme si quelque chose en moi s’était éveillé. Une sorte de savoir inné montait en moi, me donnant la certitude que la mort n’existait pas, que la vie de la conscience était éternelle, et qu’il existait, au-delà de ce que mes yeux pouvaient voir, une infinité d’autres lieux où elle s’exprimait.
Il faut comprendre que je travaillais alors sur la philosophie des sciences, et que ce qui me préoccupait à ce moment-là n’était pas ce qu’il y avait après la mort ou la nature métaphysique de l’univers, mais la consultation d’ouvrages d’épistémologie. Comme tout bon philosophe ayant suivi une formation universitaire, je croyais — sans ordre de préférence particulier — à l’inconscient freudien, au perspectivisme nietzschéen et aux catégories kantiennes. Je n’avais pas d’opinion spéciale sur l’existence de l’âme et sur son destin. Pour moi, les questions spirituelles étaient d’abord une affaire de religion, et m’apparaissaient plutôt comme un symptôme à analyser que comme quelque chose qui pouvait me toucher personnellement.
Pourtant, si avoir une illumination mystique est certainement la dernière chose à laquelle je m’attendais en me levant ce matin-là, c’est très exactement ce qui était en train de m’arriver ! Un feu intérieur avait embrasé ma poitrine et, après quelques dizaines de minutes, je quittais la bibliothèque dans un état d’exaltation indescriptible. Encore aujourd’hui, j’ai un mal considérable à décrire ce qui s’est passé, mais c’est comme si j’avais toute la vie été privé d’un sens essentiel, et que soudain, il m’avait été rendu. L’information que je recevais ne s’adressait pas à une partie limitée de moi, mais à mon être dans son intégralité, et la seule et unique chose que je pouvais répondre à ce flot radieux était : « OUI ! », pour la simple raison qu’au moment même où il me traversait, il était accompagné d’un sentiment d’évidence absolue.
Je ressentais pour la première fois que mon existence, que j’avais juste là toujours conçue comme délimitée par des frontières claires ; débutant à la naissance, finissant à la mort et se résumant à la somme de mes expériences personnelles, s’insérait en réalité dans une trame qui s’étendait bien au-delà de cette petite fenêtre.
Soudain, je me suis senti relié au reste de l’univers, et j’ai compris que contrairement à ce que j’ai toujours cru, ce dernier était vivant. C’est une sensation très difficile à expliquer, mais elle se manifestait principalement par le fait que je ne me sentais plus séparé de ce qu’il y avait en dehors de moi. C’était comme s’il y avait un fil qui reliait toute chose, et que j’en percevais la présence en moi.
Je me souviens que ce jour-là, j’étais dans le bus qui me ramenait chez moi, et je regardais le monde qui m’entourait comme si je voyais pour la première fois. En particulier, j’ai été saisi par la certitude que le spectacle des êtres vivants que j’avais sous les yeux ne s’arrêterait jamais, que la vie était éternelle, et qu’elle s’exprimait d’une infinité de manières que nous sommes incapables d’imaginer, comme les vagues sans cesse renouvelées de l’océan. Je m’émerveillais de pouvoir ressentir toute cette richesse en moi, et je me disais : « mais comment est-ce que cela pouvait être là, en moi, sans que je n’en sache jamais rien ! ». C’était comme si j’avais cru que le monde se résumait à une petite antichambre et que j’en étais soudain sorti pour découvrir qu’à l’extérieur, il y avait un immense paysage.
A ce moment-là, j’ai eu le pressentiment assez net d’un certain nombre de choses : d’une part, que j’allais avoir à surmonter de nombreuses souffrances dans les années à venir. Mais, également, que cette expérience de compréhension serait suivie par d’autres, et qu’à partir de ce jour, je venais d’être mis sur le chemin qui était véritablement le mien dans cette existence…
Cet état d’euphorie a duré pendant une journée environ, où j’ai connu une formidable expansion de conscience. Pour autant que je me souvienne, c’est la première fois de ma vie que je me sentais véritablement en paix. En l’espace de vingt-quatre heures, c’est comme si le monde s’était retourné comme un gant et, pendant cette journée, j’ai ressenti que cette plénitude était l’état normal de la conscience, et que par conséquent, c’est l’angoisse et l’ignorance qui étaient anormales. Cette expérience extraordinaire m’avait fait toucher du doigt le fait qu’il existait en moi un mode de connaissance dont je n’avais jamais soupçonné l’existence, et par comparaison, ce que nous désignions habituellement sous ce nom m’est alors apparu comme un simulacre, le produit d’une division qui nous avait isolés en nous-mêmes.
Or, cet isolement est précisément ce avec quoi j’allais me retrouver constamment confronté les années suivantes. Certes, l’illumination que j’avais connue avait replacé la perception que j’avais du monde dans un cadre autrement plus vaste, mais elle n’avait en rien été une libération définitive. Au contraire, ce n’est qu’à partir de cet instant que j’ai pu mesurer réellement à quel point le sentiment d’emprisonnement que j’avais ressenti était justifié. Plus les choses allaient, et plus je réalisais que ce que les gens vivaient et acceptaient comme étant normal était en réalité inacceptable et aberrant.
De ce point de vue, si j’utilise le terme d’extraordinaire pour qualifier cet épisode de mon existence, c’est parce que je l’ai ressenti ainsi lorsque cela s’est produit, mais avec le recul, j’ai réalisé que ce qui est véritablement extraordinaire, c’est plutôt que nous nous soyons à ce point coupés de cette perception. Avant cette transformation intérieure, le monde me paraissait évident : rien ne me choquait dans le fait d’être une conscience isolée dans un corps, coupée des autres et dépendante de la matière. Mais, par la suite, j’ai réalisé à quel point cette situation était, en réalité, profondément artificielle. J’ai soudain compris que l’état naturel de la conscience, c’est d’être reliée à la trame intime de la vie, d’être éternelle et de pouvoir créer sans limites, et que, par conséquent, ce que nous vivons sur cette Terre est exactement à l’opposé de ce que nous sommes.
Dans l’Antiquité grecque, par comparaison, la théorie de la réincarnation était communément admise, et il existait des systèmes d’initiation (les mystères orphiques) dont l’objet était de canaliser des expériences d’éveil spirituel telles que celle que j’avais vécu. Il n’était pas rare, alors, de trouver des systèmes de pensée à la fois rationnels et animistes tels que celui de Pythagore, qui considérait que l’univers dans sa totalité était vivant.Malheureusement, je n’avais aucun pythagoricien sous la main pour m’aider à comprendre ce qui m’arrivait, et même si cette connaissance était désormais présente en moi, j’avais les plus grandes difficultés à l’accepter, car toute ma formation intellectuelle m’avait conditionné à confondre cynisme et profondeur, et à traiter la spiritualité comme un symptôme d’infantilisme. Il y avait donc en permanence une part de moi qui luttait contre que j’avais perçu, et je n’osais pas en parler par peur d’apparaître comme un esprit naïf, ou pire encore, comme un déséquilibré.