Néanmoins, à cette époque, j’ai commencé à faire de plus en plus fréquemment des rêves spéciaux, avec des contenus symboliques extrêmement clairs et intenses.
Dans un de ces songes, je me voyais en train de grimper une montagne très particulière, qui semblait entièrement recouverte de livres. J’essayais de progresser de mon mieux, mais comme ils n’offraient aucune prise stable, il s’avérait que, plus j’essayais d’avancer, et plus je glissais. Je les écartais donc en masse hors de mon chemin, pour me rendre compte — au fur et à mesure qu’ils me passaient sous mes yeux — qu’il y avait une sorte de hiérarchie dans les matières. Ainsi, la première couche était faite d’ouvrages portant sur les langues, puis venaient ceux sur les sciences de la nature, puis l’histoire, les sciences humaines, etc. Cherchant frénétiquement une prise, je les rejetais tous les uns après les autres, jusqu’au moment où il n’est plus resté qu’un seul ouvrage… de philosophie ! Pourtant, bien qu’ayant abandonné tous les autres livres sans scrupules, j’ai soudain ressenti une sorte de tristesse terrible à l’idée de devoir renoncer aussi à celui-ci, en dépit du fait que je voyais bien que sous lui, il y avait du roc et, donc, une prise stable. J’étais tout à coup confronté à un choix essentiel, que je ne voulais pas faire.
Sur le coup, j’ai eu du mal à assimiler tout ce qu’impliquait ce rêve, mais, par la suite, j’ai pu mesurer à quel point son contenu était profond. La philosophie, en effet, s’est toujours voulue comme la forme de connaissance la plus haute. Ou, plutôt, comme l’expression la plus authentique de l’esprit humain. Cette identité, je l’avais toujours tenue pour acquise, et je considérais que, s’il devait y avoir un conflit, c’était entre la philosophie et les disciplines qui réduisaient l’homme au rang d’objet.
Cependant, ce rêve exprimait de façon claire que la limite ne passait peut-être pas là où je l’avais située pendant longtemps, et que même la discipline qui s’était faite la championne de l’humanité et de la vérité pouvait participer du mal qu’elle prétendait combattre. De façon remarquablement concise, il me montrait qu’un certain mode de connaissance, au lieu de libérer la conscience, avait tendance à la garder indéfiniment dans l’indétermination, et que le roc, c’est-à-dire la connaissance véritable, supposait paradoxalement de renoncer à ce qui semblait être une force pour être atteint.
Mon rapport à la philosophie, depuis lors, n’a plus jamais été le même, dans le sens où j’ai compris que si la raison pouvait, jusqu’à un certain point, servir de guide dans l’existence, elle n’était pas un point final.
Ce rêve prenait encore un autre sens, lié au fait qu’à l’époque, j’avais entrepris un DEA sous la direction de François Laruelle, fondateur de la non-philosophie. Or cette discipline est portée par une conscience aigüe des mécanismes qui rendent l’homme victime de ses productions de pensée, et par le désir de l’affranchir de tout effet de retour de ces dernières.
A cette époque, j’avais seulement commencé à m’y intéresser, mais le fait est qu’elle me fournissait déjà un certain nombre de clés, moins sur le plan de la compréhension de la spiritualité - ce qui n’est pas son objet - que sur celui d’une certaine radicalité de pensée. Car, si le terme de non-philosophie semble évoquer une approche concentrée sur un champ discursif bien délimité, il s’avère que le système d’enfermement transcendantal qu’elle décrit est aux dimensions de la réalité elle-même. Pour cette approche, ce qui instrumentalise l’homme et alimente son oubli, ce n’est pas seulement la philosophie, mais encore la politique, la religion, la science, et finalement, le Monde lui-même.
À tous points de vue, mes études avaient donc pris un nouveau cours. D’une part parce que je commençais à chercher des moyens d’exprimer philosophiquement les transformations intérieures que je vivais, mais aussi parce que je découvrais à quel point le cadre intellectuel dans j’avais évolué jusque-là était faussé. Il faut aussi mentionner le fait que le DEA que j’avais entrepris sous la direction de François Laruelle portait sur la notion de causalité, et qu’en travaillant sur ce thème, j’en suis venu à étudier à ce qui s’était passé au début du siècle avec la série de découverte qui ont bouleversé tous les fondements de la physique. Ce n’est pas peu dire que j’ai été frappé par le décalage existant entre l’enseignement rationaliste que j’avais reçu et ce que je découvrais de l’évolution récente des sciences. C’est d’ailleurs pour cela que, à l’époque, j’ai écrit que la meilleure façon d’invalider toute l’histoire des idées telle qu’elle est enseignée aujourd’hui consistait peut-être simplement à sortir de la faculté de philosophie pour traverser quelques bâtiments et s’asseoir dans une salle de physique théorique. La physique quantique m’apparaissait à tel point en rupture avec tous les modèles classiques qu’elle semblait impliquer l’existence d’un nouveau mode de cohérence du phénomène.
Il faut mentionner, de ce point de vue, que si les concepts de la rationalité classique se révèlent mal adaptés pour penser la physique quantique, cette dernière devient beaucoup plus abordable si on l’envisage avec la forme d’esprit dialectique qui caractérise la pensée des présocratiques (c’est-à-dire des philosophes ayant précédé Socrate : Empédocle, Héraclite, Pythagore…). Or, comme je l’ai déjà souligné précédemment, la plupart de ces penseurs croyaient que l’univers avait une âme et qu’il était doté de conscience. Cette conception, je l’avais apprise pendant mes études, mais ce n’est qu’après avoir vécu cette expansion de conscience que j’ai enfin pu comprendre ce qu’elle recouvrait vraiment, et ce que devaient ressentir ces hommes : ils ne dissertaient par sur une hypothèse abstraite, mais sur ce qu’ils avaient vécu et ressenti. Or, même si cette idée que le cosmos soit vivant peut nous paraître très choquante, il se trouve qu’en réalité, elle résout les nombreuses contradictions logiques nées d’une conception strictement matérialiste de l’univers.
Nous avons encore beaucoup trop tendance à considérer que la pensée rationaliste qui a dominé l’ère moderne occidentale représente un stade d’évolution final dans le développement de l’esprit humain, et que, par comparaison, la pensée animiste serait une sorte d’étape préparatoire à son avènement. En fait, l’animisme est un mode de constitution différent de la réalité. Pour un animiste, le monde ne semble pas vivant, il est objectivement vivant.
À partir de là, toutes les recherches que j’ai entreprises par la suite ont eu pour but de mettre en lumière les effets d’occultation qui caractérisent l’histoire de la pensée. En prenant appui sur les débats qui ont entouré l’émergence de la physique quantique, j’ai notamment essayé de démontrer que ce qu’on désigne communément sous le nom de « science » est en réalité une forme de pensée mixte, qui prend position sur le plan métaphysique sans même sans apercevoir. J’ai également essayé de montrer qu’en séparant la science de toute récupération par la philosophie, on peut mettre en lumière l’existence d’une autre économie de la connaissance, où la plupart des paradoxes et des apories qui paralysent la raison cessent d’être perçus comme tels.
Toutefois, il s’agissait encore d’éléments disparates, et ce n’est qu’à l’occasion d’un autre rêve gnostique que tout s’est cristallisé autour d’une thématique bien précise, qui a d’ailleurs donné son titre à un traité que j’ai, par la suite, tiré de ma thèse.