Ce rêve me montrait un immense complexe fait de métal sombre, une sorte de labyrinthe sans fin, qui n’avait ni base ni sommet. Sa population était composée d’êtres difformes et craintifs, dont les corps étaient en grande partie mécaniques, qui portaient des masques, et travaillaient fiévreusement dans le but de modifier constamment la disposition de ce dédale, afin de le rendre toujours plus résistant et efficace. Ils semblaient persuadés qu’il existait un Ennemi démesurément puissant qui cherchait à le pénétrer pour le détruire, ce qui ne cessait d’alimenter un sentiment d’urgence et de peur à l’intérieur de ses murs.
Pourtant, bien qu’il grouillât d’activité, personne ne savait par qui tout ce complexe avait été créé, ni pour quelle raison. La population était frappée d’amnésie, et aucun de ceux qui avaient franchi l’enceinte extérieure du Dédale n’en était revenu, si bien que personne ne pouvait affirmer quoique ce soit sur la nature de ce fameux Ennemi. La vie entière de cette société était donc organisée selon le postulat paradoxal d’une menace dont on ne pouvait rien savoir, mais dont il fallait se protéger en renforçant le dispositif qui empêchait d’avoir la moindre information sur elle.
Or la vie dans le complexe paraissait insupportable. En apparence, le Dédale protégeait ses habitants qui en étaient reconnaissants, mais il s’agissait d’une gratitude extorquée, puisqu’ils devaient tout sacrifier pour lui, leur conscience étant conditionnée par un fallacieux besoin de sécurité.
Je n’ai que des souvenirs assez confus des autres choses que j’ai perçues dans ce rêve, où une multitude d’éléments et de récits semblaient se croiser, mais je me souviens en revanche qu’à un moment donné, mon attention a été attirée sur le destin d’un des habitants du Dédale. Il me semblait qu’il jouissait d’un statut particulier, quelque chose comme enfant de l’un des membres de la classe dirigeante, et il devait se faire opérer par une équipe médicale pour remplacer une partie mécanique de son corps qui ne fonctionnait plus. Or, dans un coin de la pièce, se tenait un ange d’apparence humaine (c’était le seul à jouir de ce privilège dans tout le rêve), totalement blanc, l’air impassible. À un moment donné, il a avancé, et il a passé ses bras autour de la créature qui se faisait opérer. C’était une étreinte très douce et aimante mais, en même temps, très puissante. Pendant ce temps, la créature se débattait, avec une expression mêlant l’horreur et l’extase, et je ressentais ce qui lui était communiqué à cet instant. La scène suivante, je la voyais errant dans les rues, un sourire béat sur les lèvres. Il répétait : " L’amour ! L’amour permet de sortit du Dédale !", mais les gens fuyaient de peur en voyant l’expression de son visage. À ce moment-là, il a approché d’une des grandes portes fermant l’accès au dehors, et l’a ouverte, provoquant une panique générale.
Cependant, je n’ai pas eu l’occasion de voir ce qui se trouvait derrière, pour la simple raison que l’instant suivant, la perspective avait encore changé, et que je me retrouvais dans la peau de l’un des habitants du Dédale, qui était en train de fuir par peur d’affronter ce qu’il pouvait y avoir à l’extérieur. Il s’enfuyait par une enfilade de couloirs et, à chaque tournant, une porte blindée se refermait derrière lui. À la fin, il s’était terré dans une pièce minuscule, et une série de protections se sont abattues derrière lui pour en boucher l’accès et le rendre totalement impénétrable, selon une logique d’accumulation totalement absurde rappelant assez un dessin animé de Tex Avery... La dernière chose que j’ai perçue avant de me réveiller était sa profonde tristesse et, en même temps l’immense soulagement qu’il ressentait à être enfin en sécurité derrière ces épaisseurs de murs.
Il ne serait pas exagéré de dire que ce rêve a changé ma vie. En premier lieu, il m’a permis de mieux comprendre ce que je porte en moi. Depuis aussi longtemps que je me souvienne, le Monde m’est toujours apparu comme un lieu étrange. Je ne parle pas du sentiment que peut connaître un enfant qui vit chaque expérience comme une chose nouvelle, singulière, mais plutôt du sentiment que les choses ne sont pas à leur place. Un jour, mon père m’a dit qu’étant enfant, une réflexion troublante lui est venue, en pensant à son âge. Plutôt que de se dire : « j’ai 12 ans », il s’est dit : « cela fait 12 ans que je suis ici ». Cela veut dire : je n’appartiens pas à ce Monde. Je suis d’ailleurs.
Si l’on se contente de laisser ce sentiment s’exprimer sans l’étouffer, cela suffit déjà à faire l’expérience que nous sommes bien plus qu’un hasard de la matière. Le sentiment de rejet, de décalage entre l’intériorité et le monde, en effet, ne devrait pas exister s’il n’y avait pas, présent en nous, un autre référentiel. La souffrance que nous ressentons dans notre solitude d’être humains est d’origine spirituelle : elle nous parle d’un état que nous avons connu puis oublié, où la séparation n’existe pas.
Or, mon rêve exprimait le fait que cette question de l’origine, que presque plus personne ne se pose aujourd’hui consciemment, est le déterminant inconscient de toute notre civilisation, dans le sens où les forces économiques, la richesse matérielle et l’essentiel des activités fébriles qui nous occupent dans le monde ne sont finalement que des substituts à un besoin qui est, au fond, purement métaphysique.
C’est à ce moment là que j’ai compris une chose importante, qui est que nous vivons aujourd’hui dans ce que j’appelle une « métaphysique de l’absence », c’est-à-dire un système de valeurs faussé où l’homme, au lieu de s’accomplir comme Esprit dans le Monde, finit par devenir une partie du Monde. Et que ce qui maintient en place ce mensonge, c’est que la plupart des gens font semblant d’être heureux dans ce décor, alors qu’ils ressentent bien, par ailleurs, que leur vie n’a pas vraiment de sens car il lui manque une dimension tout aussi insaisissable qu’essentielle.
Enfin, ce rêve m’a donné des clés pour retourner le modèle intellectuel dans lequel j’évoluais encore en partie. Lorsque j’ai travaillé sur la phénoménologie, j’ai souvent été fasciné par ce concept d’une réalité qui se manifestait par le biais d’une autre, mais qui, en elle-même, ne pouvait jamais être perçue. Mais, en dépit de cette impossibilité pour le phénomène d’être en adéquation avec lui-même, je n’avais jamais vu quoi que ce soit à redire à cette conception. Après tout, le philosophe Emmanuel Kant avait rigoureusement démontré que la chose en soi ne pouvait être connue, et que, quoiqu’il fasse, l’esprit était condamné à rester enfermé dans l’espèce de sphère hermétique formée par les sens corporels. C’est sur cette base qu’il a posé un interdit sur la métaphysique, et qu’il a déclaré qu’il était impossible de connaître le monde suprasensible.
Or ce rêve du Dédale m’a apporté une série d’indices précieux pour démonter ce circuit fermé. Il était clair que les limites du Dédale, bien que correspondant à celles du phénomène sensible, n’étaient pourtant que l’œuvre d’une peur collective, suffisamment puissante pour affecter à un niveau extrêmement profond la façon dont la réalité se manifeste à nous. Ce que me montrait ce rêve, c’est que le principe qui verrouillait véritablement le monde phénoménal n’était pas la " chose en soi ", mais la peur, qui une fois installée, engendrait automatiquement les conditions de sa reproduction, y compris sur le plan logique et cognitif. Il y avait, dans tout cela, une très forte notion d’auto saisissement, que je n’avais pas pleinement perçue auparavant. Par ailleurs, il mettait directement en parallèle cette conception phénoménologique aliénante avec, d’une part, la crainte de la mort, et de l’autre une structure politique totalitaire, en montrant que, en définitive, l’activité créatrice de l’esprit pouvait être déformée de façon à limiter ses perceptions et à l’enfermer à l’intérieur de lui-même, dans un labyrinthe en forme de Monde. Lorsque j’ai saisi le sens de cette triangulation, j’ai compris qu’elle ouvrait la possibilité d’une transfiguration du monde phénoménal à partir d’un dessaisissement interne.
Tout le problème est que ce labyrinthe en question était devenu tellement complexe que l’issue en semblait hors d’atteinte. Je voyais, ou du moins pressentais, de plus en plus clairement ce qu’il y avait en dehors du Dédale, ce qui se traduisait par des moments de clarté intérieure extraordinaires, mais, en même temps, la barrière me semblait inviolable. Ce qui me posait alors les plus grands problèmes était la cohabitation avec les autres, car en dépit du désir que je pouvais avoir d’exprimer ce que je ressentais, je butais sur un incommunicable. Les rares fois où j’ai essayé de le faire, c’était comme vouloir déplacer un mur, car j’avais le sentiment que mes efforts se perdaient dans un monde qui ne réagissait plus à rien