C’est à ce moment que j’ai pris pleinement conscience de la réciprocité qu’il pouvait exister entre la vision du monde d’un individu et la stabilité de son psychisme : plus s’ancraient en moi la certitude de l’immortalité de l’âme, du caractère vivant de l’univers et de la nature sacrée de la conscience humaine, et plus j’accédais à quelque chose que je n’aurais jamais cru possible quelques années auparavant, à savoir une réelle plénitude. Par comparaison, la façon dont la majorité des êtres humains envisageaient l’univers me semblait horriblement mutilante, et au bout d’un moment, je me demandais comment ils arrivaient à vivre avec une perception aussi fragmentaire et négative.
J’ai alors compris que l’apathie régnante était en réalité une sorte de refuge, et que si les gens expérimentaient de façon directe le système de pensée nihiliste qui domine aujourd’hui notre société, cela les conduirait droit au suicide. Au fur et à mesure que les choses avançaient, je pouvais mesurer de mieux en mieux la portée de leur aliénation, qui allait bien au-delà de questions politiques, économiques ou sociales, et portait d’abord sur une violence faite à leur esprit.
Il fallait qu’ils acceptent de vivre dans un univers où la conscience était perçue comme un simple accident de l’évolution, le produit d’un univers glacé et indifférent. Qu’ils évoluent dans un monde inhumain, où tout était censé être déterminé par les gènes ou le milieu social ou c’est la loi du plus fort qui prime. Et tout ça pour mener une existence de toute façon inutile, puisqu’au bout du compte, la mort venait tout emporter dans le néant. Rien d’étonnant que face à un tableau aussi déprimant, le champ de conscience de l’homme moderne se soit réduite à sa plus simple expression !
Toutefois, même si cette vision nihiliste n’était que le produit d’une perception partielle, arbitraire et faussée du réel, je ne savais pas comment m’y prendre pour la dénoncer. Je réalisais que même si à l’état latent, tout le monde cherchait une issue, l’inertie générale était devenue telle qu’il était extrêmement difficile de lutter contre elle. A ce propos, je crois que tous, nous sentons tous que quelque chose, dans le monde où nous vivons, n’est pas à sa place, mais entre le sentir et aller au bout de ce que cela implique, il y a un gouffre que peu de gens arrivent à franchir. Ce qu’il y a derrière notre incrédulité, de ce point de vue, ce n’est pas une impossibilité, mais un renoncement, d’ailleurs largement encouragé par les autorités, qu’elles soient religieuses, politiques, intellectuelles ou économiques. Je ne parle pas ici d’un complot sciemment construit, mais tout simplement d’une peur omniprésente, qui maintient en place les murs du Monde, et qui se manifeste par le fait que collectivement, nous cachons l’absence de sens dans nos vies par une activité fiévreuse, stressante et, globalement, autodestructrice.
J’avais conscience que les gens, autour de moi, étaient conditionnés à croire à ce décor de théâtre qui avait été posé autour d’eux, et que l’indétermination dans laquelle ils passaient toute leur vie - et qu’ils confondaient à tort avec la liberté - était la simple résultante de cette incapacité à faire le pas. Cependant, j’avais aussi l’impression que quelque soit la façon dont je m’y prenne, toutes les tentatives de tirer les autres de leur apathie allaient nécessairement passer pour une forme de démence, ce qui revient à dire qu’en dépit de cette compréhension neuve qui était la mienne, je restais, moi aussi, fondamentalement paralysé et impuissant.
A ce propos, j’ai à plus d’une reprise fait cette expérience troublante de me réveiller le matin et de me trouver, au sortir du monde des rêves, dans un état de transition, où j’étais encore en contact avec une part de moi incomparablement plus ample, mais dont la force s’évanouissait au fur et à mesure que je revenais à mon état « normal ». Dans ces moments-là, je ressentais tout ce qui formait le socle de la conscience ordinaire : la peur de la mort, le besoin de sécurité, les préoccupations routinières, les tiraillements de l’ego, comme un carcan rigide qui enfermait mon véritable moi et me contraignait à agir selon certains codes dont je ne comprenais même pas le sens, du moins tant que je me tenais dans cet entre-deux.
La plupart des choses qui ont de l’importance pour notre ego, en effet, n’ont pas de réalité pour l’inconscient. Pour notre esprit, ce qui est naturel, c’est d’être libre : avoir un corps ne lui est pas naturel ; souffrir ne lui est pas naturel ; être coupé de l’amour ne lui est pas naturel. C’est d’ailleurs pourquoi la plupart des activités humaines visent, en dernière analyse, à atteindre une forme ou une autre de dématérialisation : parce que nous cherchons, au fond de nous, à retrouver notre véritable état originel.
Cela m’a appris qu’il y avait, en l’homme, au moins deux êtres bien distincts, et qu’à chaque nouvelle journée, nous endossions un costume non seulement physique, mais également psychique, formé par toutes les habitudes issues du milieu social, par les modèles de pensée qui nous ont été inculqués lors de notre éducation et, de façon plus générale, par une forme de « pesanteur énergétique » propre à la nature même du Monde (et, je dois le dire, plus marquée en France qu’ailleurs).
Il faut dire que l'ère dans laquelle nous vivons a si bien implanté dans la conscience commune l’idée que le cynisme est la marque d’une pensée mature et adulte que la plupart des gens se méfient instinctivement de tout ce qui a trop directement trait à la spiritualité. Ils se contentent d’un matérialisme censé les protéger contre les dérives de la religion, tout en essayant d’en réduire le nihilisme sous-jacent par une vague éthique, qui se révèle généralement impuissante quand il s’agit d’affronter le type de compromissions dans lequel le Monde nous entraîne.
Cette forme de minimalisme avait alors pour vertu de m’énerver, car pour ma part, je voulais affirmer haut et fort que l’homme avait une âme, et qu’une fois debout et pleinement conscient de lui-même, c’était un être immense !
J’étais frappé, toutefois, par le fait que si les personnes que je rencontrais soutenaient plus ou moins spontanément ces idées nihilistes parce qu’elles étaient dans l’ère du temps, la plus grande majorité se comportait exactement à l’inverse, en faisant preuve d’une gentillesse et d’une humanité sans aucun rapport avec leurs tristes paroles.
Toutefois, même si ce système de pensée dément n’arrivait finalement qu’à briser une minorité d’êtres humains pour les transformer en prédateurs ou en androïdes, cela ne changeait rien au fait qu’il exerçait, sur les autres, une pression négative telle qu’ils passaient leur vie entière à lutter avec eux-mêmes. Par contraste avec je que je vivais, j’étais tellement désolé et révolté par la tristesse de ce spectacle que j’avais envie de secouer les gens autour de moi pour leur faire réaliser ce qu’ils manquaient.
C’était particulièrement valable avec mes amis, que je voyais souffrir parce qu’ils se débattaient encore avec des limitations et des peurs que j’étais impatient de les voir dépasser. De façon très puérile, je voulais leur communiquer ce sentiment de plénitude que j’avais ressenti, en oubliant à quel point il s’agissait d’une évolution lente et progressive, qui continuait d’ailleurs à suivre son cours chez moi aussi. Par la force des choses, je me suis alors contenté de présenter aux autres un masque aussi neutre que possible. Je ne voyais que trop bien que ce que j’appelais désormais le Dédale était un système qui empêchait toute référence au monde spirituel, parce qu’ainsi, il retirait à l’homme la possibilité d’avoir un point de comparaison pour comprendre la nature de la violence dont il était la victime. Une fois prisonnier en lui, l’esprit était conditionné à rejeter et à haïr la lumière présente en lui.
J’avais désormais ce point de référence qui me permettait de voir à quel point notre existence ici-bas était une parodie de vie, mais cette connaissance était extrêmement délicate à manier, parce que les seules personnes qui pouvaient me comprendre étaient celles qui avaient vécu une expérience semblable. Or, ce sont les autres que je voulais toucher !