C’est un autre rêve gnostique qui est venu répondre à la question de savoir ce qu’il y a au-delà des limites du Dédale. Ce songe me montrait une Genèse. Toutefois, ce qu’il y avait à l’origine n’était pas un Dieu unique, mais un groupe de magiciens aux pouvoirs illimités. Ces êtres formaient une sorte de collectif originel, qui contenait tout, et sur lequel le principe de réalité n’avait aucune prise. Ils vivaient dans une sorte d’extase permanente, jouant à donner naissance à des univers entiers, dans lesquels ils se projetaient ensuite pour en explorer toutes les facettes.
Or, alors que rien ne semblait pouvoir affecter leur omnipotence, une nouveauté surgissait sous la forme d’une entité de Ténèbres, apparemment sortie de nulle part, et sur laquelle les magiciens n’arrivaient à obtenir aucune information. Cette force étrangère avait la capacité inquiétante de contrer le pouvoir du groupe en capturant les magiciens à l’intérieur des mondes qu’ils avaient eux-mêmes crées.
Pour comprendre le processus, on me montrait le sort d’un des magiciens, qui évoluait à l’intérieur d’un monde tombé sous l’influence des ténèbres. L’emprise de ces dernières se traduisait par le fait que le rêve créateur tournait au cauchemar subi, le magicien étant soumis à toutes sortes d’expériences négatives : deuils, souffrances physiques et surtout morales. Le processus se déroulait étape par étape, existence après existence, érodant la plénitude qui existait à l’origine pour ne plus laisser que la peur et le désespoir. À la fin, le magicien perdait jusqu’au souvenir de son identité, enfermé dans un monde tridimensionnel, errant sans but, seul, amnésique et impuissant.
Mais, pendant ce temps-là, une autre partie des magiciens, restés derrière une sorte de cordon sanitaire, une zone de la Création qu’ils contrôlaient encore, cherchaient activement à libérer les prisonniers de ces mondes tombés entre les mains des ténèbres. Et, à travers une série de batailles, ils ont finalement réussi à extraire leur frère de l’univers factice où il était enfermé.
Cependant, au lieu de laisser éclater sa joie comme ils s’y attendaient, ce dernier est resté sur la réserve, prostré. Étonnés, les autres ont alors senti que quelque chose n’allait pas. Puis, après un certain temps, il ont fini par réaliser que la force des ténèbres avait prévu à l’avance cette issue, et que, dans cette perspective, elle avait fait vivre au magicien la scène de sa propre libération une quantité innombrable de fois, jouant sur ses espoirs pour lui révéler à chaque fois qu’il avait échoué à s’échapper du Dédale.
Ainsi, alors même qu’il avait été délivré par ses frères, il restait prisonnier de la certitude qu’il était encore le jouet d’une imposture, exactement à l’image de ces cauchemars dont on se réveille pour se rendre compte qu’on est encore dedans. La situation semblait insoluble car, tant qu’il restait incrédule et désespéré, il projetait autour de lui un monde sans issue. C’est alors que l’un des magiciens du groupe, excédé, lui a demandé la chose suivante : « mais si vraiment tu penses que nous sommes l’Ennemi, pourquoi est-ce que tu te comportes malgré tout comme si nous étions tes frères ? Pourquoi fais-tu semblant, alors que tu sais que tout est faux ? » Le magicien prisonnier lui a alors répondu que c’était parce qu’ils représentaient tout ce qui a jamais eu de l’importance à ses yeux, et qu’il préférait encore vivre dans l’illusion de l’amour plutôt que d’y renoncer complètement.
À ce point du rêve, j’ai senti que cette déchirure était au centre de tout et que, si le magicien arrivait à surmonter son scepticisme, l’univers pourrait enfin guérir. Seulement, les ténèbres étaient allées tellement loin dans la souffrance et la dégradation que la jonction avec le monde des rêves semblait désormais impossible. Impossibilité qui scellait symboliquement le destin de l’humanité actuelle, car s’il est vrai que l’amour pourrait théoriquement nous libérer, c’est un fait que nous avons vécu tellement de déceptions et usé tellement d’idéaux dans notre histoire que nous sommes désormais collectivement bloqués dans la peur et le cynisme.
Comment sortir de cette impasse ? Incapables de l’atteindre par le langage, les magiciens ont alors eu une idée : ils se sont réunis, ont formé un cercle, et ont concentré leurs énergies, jusqu’au point de provoquer une communion tellement forte que leur frère a enfin fini par atteindre leur intériorité. Le rêve s’est conclu sur le soulagement indescriptible qu’il a ressenti lorsqu’il a compris que c’était réellement eux et qu’il s’est mis à pleurer à flots, relâchant tout ce qu’il avait gardé jusque là d’amour retenu…