Comme je l’ai souligné, la plupart de ces rêves ont eu sur moi un effet beaucoup plus fort qu’une expérience faite à l’état de veille, et à travers eux, c’est comme si j’avais entamé une sorte de processus de collaboration avec l’(Un)conscient. Les événements qui se déroulaient à l’intérieur de moi commençant à prendre beaucoup plus d’importance que ceux qui se déroulaient à l’extérieur, et j’avais de plus en plus de mal à comprendre pourquoi les gens s’agitaient en tous sens au lieu de se tourner en eux-mêmes, puisque c’est là que tout se passait réellement.
Je crois que c’est à peu près la période où j’ai franchi un point de non-retour, dans le sens où la réserve intellectuelle que je pouvais encore avoir vis-à-vis de la signification de tout ce qui était en train de m’arriver a fini par disparaître.
À ce propos, je me souviens qu’un jour, un de mes meilleurs amis, à qui j’ai confié quelques-unes de ces expériences, m’a fait remarquer que, techniquement, elles correspondaient à une psychose. Je n’ai rien trouvé à lui objecter : tout ce que je vis depuis quelques années n’a rien de rationnel et, à vrai dire, cela m’est totalement indifférent de le savoir, pour la simple raison qu’à mon sens, ce qui fait du Monde un tel lieu de souffrance n’est pas l’irrationnel, mais notre incapacité à nous exprimer pleinement.
La rationalité que j’ai pendant longtemps placée au-dessus de tout m’apparaît aujourd’hui comme un principe contingent, qui peut aussi bien se révéler négatif — notamment lorsqu’il se constitue en une norme externe qui aliène l’individu — que positif — lorsqu’il sert une recherche intérieure orientée vers l’accomplissement de soi.
J’ai longtemps hésité à parler, même par la voie indirecte de la philosophie, parce que je j’avais vécu ne semblait pouvoir être formalisé par aucun système de pensée existant. J’avais l’impression d’avoir rencontré en moi quelque chose de totalement incommunicable, et cette impossibilité me faisait peur.
Toutefois, j’ai fini par comprendre que même si cela implique parfois de passer par des crises extrêmes et d’introduire une bonne dose de folie dans sa vie, on ne peut pas sortir perdant de la confrontation avec soi-même, pour la simple raison que la finalité de l’existence consiste justement à pouvoir exprimer ce que nous contenons tous d’unique.
Nous craignons trop souvent de rentrer en nous-mêmes de peur de tomber sur cet indicible. Cela vient du fait qu’inconsciemment, nous avons été conditionnés à nous méfier de notre propre nature, et à assimiler le fait de s’exprimer pleinement à un danger. Nous hésitons à faire le moindre pas parce que nous avons peur qu’en nous libérant, nous libérions un monstre.
Pourtant, le monstre apparaît non quand un être s’exprime, mais quand il est empêché de le faire, et je ne vois donc pas comment il serait possible de trouver la paix avec soi-même tout en continuant à contrôler ses intuitions, ses pensées et ses émotions auprès d’une instance externe. Pendant des années, j’ai été enfermé dans un pénitencier mental dont la raison était le croque-mitaine. Il me semble clair, de ce point de vue, que la souffrance rentrée qui irradie aujourd’hui partout dans notre vie ne vient pas du fait que nous avons échoué à nous aligner sur des normes objectives, mais, justement, du fait que nous avons essayé de le faire, et que cela à fini par étouffer ce qu'il y a de plus important en nous.
Bernanos disait la chose suivante : « on ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l'on n'admet pas tout d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. » Il me semble que nous avons atteint là un point critique, dans le sens où la médiocrité générale produite par le succès de cette entreprise de destruction intérieure est devenue telle que, aussi singulières que puissent être nos intuitions, nos élans et nos désirs, nous sommes à présent mis en demeure de comprendre qu’ils sont les seules choses qui donnent réellement sens à notre vie.
Pour ma part, j’estime avoir fait un progrès très important le jour où j’ai arrêté de juger mes intuitions à leur capacité à s’insérer dans un cadre intellectuel prédéterminé pour simplement regarder l’effet concret qu’elle avaient sur ma vie lorsque je les écoutais. Ca m’a permis de comprendre que, dans la mesure où une information nous parvient depuis les profondeurs de notre être et qu’elle nous ouvre le cœur et l’esprit, elle est forcément vraie.
Voilà pourquoi, si j’utilise le terme de spiritualité, c’est dans le sens d’une démarche très concrète et strictement individuelle, à l’opposé d’une certaine conception de la religion entendue comme instrument de contrôle des masses. J’y mets cependant une réserve car après tout, le terme de religion veut simplement dire relier, et si on l’entend comme l’art de connecter les êtres à la part proprement divine qu’ils ont entre eux, alors je suis un fervent religieux !
Il y a en revanche un long chemin à parcourir pour que nous arrivions à nous libérer de nos inhibitions à ce sujet pour accepter tout ce que cela suppose comme possibilités concrètes. Aujourd’hui, par exemple, un penseur marxiste n’a affaire au Capital qu’en décortiquant intellectuellement ses mécanismes, mais peut-être qu’un jour, il existera des êtres qui utiliseront l’approche chamanique pour se placer en état de transe et canaliser la conscience énergétique qui le sous-tend, invoquant le capital comme une entité spirituelle avec laquelle il est possible d’interagir. Il se peut que cette idée soit totalement délirante, comme il se peut que le résultat soit extrêmement troublant. Cela fait partie des choses à propos desquelles il est impossible de juger tant que l’on n’a pas essayé soi-même.
Voilà pourquoi il me semble que nous avons besoin, aujourd’hui, d’actes poétiques libérateurs, ouvrant une forme de pensée qui ne porte plus aucun jugement sur ce qui est possible ou impossible. La seule chose qui compte est de se créer son propre chemin initiatique, en réalisant ce que Jung, se basant sur une lecture symbolique de l’alchimie, appelait la conjunctio, c’est-à-dire le moment où les forces claires et obscures tentent de trouver un terrain de rencontre dans le psychisme de l’individu pour consommer leur mariage.
L’une des manifestations de cette conjonction, pour moi, s’est traduite par une journée où j’ai été dans un état spécial, qui mêlait deux intuitions complètement contradictoires : d’une part, une grâce omniprésente, le sentiment qu’il ne manquait rien, et que le réel contenait même les possibles les plus élevés que nous étions capables de concevoir. De l’autre, la présence d’une force qui nous comprimait de toute part et dont la fonction était de nous maintenir dans l’oubli de nous-mêmes. Et je me souviens que tout ce que je pouvais penser à ce moment-là était : « Mon Dieu, cet affrontement est réel, il engage tout ce qui existe et nous sommes en plein dedans… »