Introduction
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21

CHAPITRE VII :

Philip K. Dick et la gnose

 

Dick Does the Trick

À cette période, j’avais déjà commencé à travailler sur une thèse gnostique, sorte de transposition philosophique de mes prises de conscience, qui interprétait sous cet angle bien particulier les rapports entre les différents courants de la philosophie et, au-delà d’eux, celui entre la philosophie, la science et la gnose. C’était une période à la fois difficile et riche de mon existence, où il a fallu lutter contre des difficultés considérables, principalement dues à des problèmes que traversait ma famille, et en même temps réussir à donner corps à toutes ces évolutions intérieures. Pour ce qui est de mes lectures, j’ai déserté la tradition philosophique au profit des mystiques, des gnostiques, des théosophes... J’abandonnais définitivement Freud pour Jung, et me plongeais dans un univers de pensée qui m’apparaissait encore totalement hermétique quelques années auparavant.

C’est aussi pendant ces années que j’ai redécouvert toute l’œuvre tardive de l’écrivain de science-fiction américain Philip K. Dick. Cet auteur. a produit une œuvre passionnante, et j’avais déjà lu la plupart de ses livres alors que je n’étais qu’un adolescent. Toutefois, tout ce qu’il avait écrit à la fin de sa vie me paraissait quelque peu énigmatique. Au cours des années 70, en effet, Dick a connu plusieurs expériences spirituelles, qu’il a transposé dans une série d’écrits (sa « trilogie divine » : Siva, L’invasion divine et La transmigration de Timothy Archer, ainsi que toutes ses dernières conférences, qui ont une forte coloration gnostique) qui ont laissé beaucoup de lecteurs et de critiques pour le moins… perplexes.

Or, en relisant ces derniers, je me suis rendu compte qu’ils étaient loin d’être aussi incompréhensibles que cela. Toute sa vie, Dick s’est intéressé à la question de savoir comment il était possible de faire la différence entre réalité et illusion, et la plupart de ses ouvrages de fiction jouent sur ce basculement ontologique. Mais la thématique développée dans ses conférences et romans tardifs est beaucoup plus spécifique : il y parle d’une Prison de fer noir, d’un labyrinthe crée pour emprisonner l’esprit humain dans un monde illusoire, et de la lutte entre les forces cosmiques se battant pour déterminer le destin de l’humanité. Fasciné de voir que des passages entiers de ses écrits de l’époque décrivaient des choses que j’avais vécues, j’ai commencé à m’intéresser de façon beaucoup plus approfondie à la gnose.

Le gnosticisme chrétien

Toutes ces notions, en effet, n’avaient pas été inventées par lui, mais étaient déjà présentes dans un mouvement de pensée qui s’est épanoui aux premiers siècles après Jésus-Christ et qui a cherché à faire la synthèse de la pensée grecque et l’enseignement chrétien. Déclaré hérétique, il n’en serait pas resté grande trace si n’avaient été découverts les fameux manuscrits de la Mer Morte, qui l’exposent à travers une série de textes souvent saisissants. Les gnostiques, ainsi, pensaient que le monde dans lequel nous vivions n’est pas réel, mais qu’il était une sorte de parodie du vrai monde, qui était d’essence spirituelle. L’humanité, à leur sens, vit opprimée et inconsciente de sa nature véritable parce qu’elle est maintenue dans un état d’amnésie, et tout le propos de la gnose est de surmonter cet état d’oubli.

J’en profite pour faire une parenthèse sur le terme de gnose, que j’ai utilisé plusieurs fois ici sans l’expliquer : le terme de gnose vient du mot grec γνώσις, qui signifie « connaissance ». Cependant, alors que dans la pensée occidentale, la connaissance désigne un processus analytique qui se résume, en définitive, à une adéquation entre une représentation intellectuelle et un contenu empirique, la gnose désigne tous les modes de connaissance qui relèvent de l’intuition, de l’illumination et de la révélation. C’est pour cela qu’il s’applique à tous les mouvements qui, dans l’histoire, ont affirmé que le salut découlait avant tout de la connaissance, et plus précisément d’une forme de connaissance de soi-même passant par la prise de conscience de la divinité de l’âme.

Il faut souligner, à ce propos, qu’en dépit de l’atmosphère religieuse qui a souvent accompagné les manifestations de la gnose dans l’histoire, il s’agit d’un phénomène qui peut se manifester dans n’importe quel contexte : par exemple, lorsque nous devons faire un choix essentiel, un choix qui engage tout notre être, et que nous sentons avec certitude quelle voie prendre, nous sommes dans un mode de perception que l’on peut qualifier de gnostique. De la même façon, tous les états de conscience spéciaux, où nous expérimentons une fusion avec notre environnement, l’abolition du temps et la plénitude de l’instant présent, sont des états gnostiques. Ainsi, lorsque Marcel Proust raconte comment il s’est soudain retrouvé placé en surplomb du temps, l’expérience qu’il relate est typiquement gnostique en ce qu’elle renseigne l’esprit sur la véritable nature de l’univers. Pourtant, elle ne s’inscrit dans aucune confession particulière. En revanche, c’est souvent sur la base de telles révélations qu’ont été fondées des religions, qui ont ainsi fini par devenir des instruments de contrôle.