Il est également intéressant de remarquer que la gnose, bien qu’officiellement absente de l’histoire de la pensée occidentale, est en réalité constamment présente dans la biographie de ses principaux représentants. C’est ainsi que René Descartes, dans sa jeunesse, a fait trois rêves symboliques qui ont préfiguré toute sa philosophie. Que Blaise Pascal, le 23 novembre 1654, a connu un embrasement intérieur qui lui a inspiré un texte mystique qu’il a porté jusqu’au jour de sa mort, cousu à l’intérieur de ses vêtements. Ou encore que Kant, en dépit de son rationalisme rigoriste, a connu une fascination pour Swedenborg, spiritualiste suédois qui était simultanément un exceptionnel esprit scientifique (Swedenborg a, entre autres, élaboré la théorie moderne de l’atome, la théorie de l’origine solaire de la Terre et des autres planètes, la théorie ondulatoire de la lumière, la théorie nébulaire de l’origine du système solaire, la théorie cinétique de la chaleur, décrit le rôle du cortex cérébral comme siège des fonctions psychiques, la localisation des centres sensoriels et moteurs, le contrôle des mouvements automatiques par la moelle épinière, etc.).
De façon générale, les problématiques propres à la gnose apparaissent, dans le champ philosophique, lorsque se pose la question de savoir quelles sont les véritables limites de la connaissance humaine, et dans quelle mesure l’homme peut dépasser ses conflits pour trouver une authentique plénitude. On peut, sous cet angle précis, distinguer entre les philosophes qui estiment que l’esprit ne peut pas trouver de réponse aux questions fondamentales qui le tourmentent (c’est notamment le point de vue des philosophes matérialistes, des rationalistes rigoristes tels que Kant, des psychanalystes tels que Freud, des existentialistes, etc.) et ceux qui pensent que l’homme peut, au contraire, accéder à une forme de connaissance salvatrice (position défendue par des philosophes tels que Platon, Plotin, Spinoza, Hegel, par la psychologie des profondeurs de Jung et, de façon générale, par le courant dit idéaliste).
Il est en tous les cas intéressant, de mon point de vue, d’aborder la philosophie par cette question des frontières de la rationalité. Car aux yeux de la science classique, cette dimension de l’esprit humain est toujours apparue comme suspecte, car dans une représentation matérialiste et atomiste de l’univers, il y a une identification de la spiritualité et de la superstition.
Cependant, même si les sciences actuelles sont encore sous l’influence des catégories de pensée du 19ème siècle, elles tendent néanmoins à évoluer en direction d’un paradigme cognitif beaucoup plus ouvert, illustré par les théories de l’information de la physique quantique. Or, celles-ci se révèlent beaucoup plus adaptées pour expliquer ce qu’est réellement la gnose, même s’il va sans doute falloir encore un certain temps pour que les sciences avancées qui font la synthèse de ces différents aspects se dégagent des conflits politiques qui secouent actuellement le système du savoir.
Quoiqu’il en soit, si quelqu’un m’avait parlé de ces traditions il y a seulement une dizaine d’années, je l’aurais regardé avec pitié, en me disant que c’était un esprit faible cherchant une consolation dans la spiritualité. Aujourd’hui, il me semble c’est une tragédie qu’elles soient à ce point ignorées en Occident. La pensée moderne a cru trouver son émancipation dans la condamnation sans appel de la métaphysique, mais à travers son rejet, ce qu’elle a réellement perdu a tout d’abord été le sens des réalités de l’esprit, puis à sa suite, le sens tout court.
De ce point de vue, j’ai la conviction que, au fur et à mesure que l’humanité va s’émanciper de ses limitations actuelles, les formes culturelles vont changer, et la fiction comme moyen d’évasion va progressivement disparaître en tant que telle au fur et à mesure que nous allons réaliser les possibilités que nous contenons en nous.
De toute façon, la véritable spiritualité n’a jamais eu pour vocation de combattre la science, mais de la compléter. La science devrait, avant toute chose, être une source d’émerveillement : lorsqu’un scientifique respecte le mystère qui entoure la vie, chaque nouveau pas qu’il fait est un enrichissement, et il est anormal que la science donne naissance à un tel désabusement.
Certes, il y a des idées gnostiques qui me paraissaient très discutables, mais pour l’essentiel, je réalisais que tout ce que j’avais vécu jusque là participait de ce processus d’anamnèse qu’ils décrivaient. Tous les rêves que je faisais étaient des rêves gnostiques, et à travers eux, j’apprenais sur la nature véritable de l’univers où je vivais.
C’était une période vraiment merveilleuse, parce que je me sentais porté par une force intérieure qui me libérait progressivement des peurs que j’avais en moi. Et comme ces dernières étaient profondes ! Après avoir envisagé les pires hypothèses, après avoir cru que la conscience était une lumière perdue dans la nuit, je recevais ces intuitions, ces informations sur la complétude du cosmos ; au fur et à mesure que je comprenais que la mort n’était pas réelle, je commençais à voir mon existence comme une simple étape dans le plus extraordinaires des parcours !