Introduction
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21

CHAPITRE IX :

La maladie de ma mère

 

Mes parents

Néanmoins, c’est aussi à cette époque que j’ai vécu un événement qui m’a profondément affecté. Pour cela, je dois ici dire quelques mots de mes parents : tous deux des artistes peintres originaires d’ex-Yougoslavie, ils se sont installés ensemble à Paris dans les années 70, construisant en commun une carrière internationale, avec près de 400 expositions dans plus d’une vingtaine de pays.

Le couple qu’ils formaient reposait sur une complémentarité très forte : mon père Kemal, d’une part, né en Bosnie-Herzégovine d’une famille musulmane, a très tôt été initié aux réalités les plus difficiles de l’existence : enfant perdu pendant la guerre, il a du apprendre à survivre et à s’occuper de lui-même dès 5 ans. Puis, quelques années après la fin de la Seconde guerre, alors que Kemal n’avait que 10 ans, son père, - qui avait été colonel dans l’armée des résistants de Tito-, s’est vu mettre en prison pour des motifs politiques. En effet, parmi les cadres du Parti arrivés au pouvoir juste après la fin de la guerre, il y avait beaucoup d’anciens fascistes qui avaient retournés leur veste, et afin d’écarter des adversaires potentiels, ce groupe au pouvoir a fait en sorte de neutraliser un grand nombre de vrais partisans. C’est ainsi que Kemal a dû, alors qu’il n’était qu’un petit garçon, s’occuper seul de sa mère et de ses deux sœurs. Cela a contribué à forger, chez lui, une profondeur exceptionnelle (par ailleurs sensible dans toute son œuvre artistique), car en dépit de toutes ces épreuves, il a toujours été capable de retrouver un équilibre intérieur.
Ma mère Biserka, d’autre part, a en quelque sorte connu le parcours inverse : née en Croatie à la toute fin de la guerre, elle a toujours été protégée des réalités les plus difficiles de l’existence par ses parents. Ces derniers, issus d’une famille juive convertie au catholicisme, avaient aidé à cacher des résistants et des juifs pendant la guerre, mais ils ne voulaient au maximum éviter à leur fille les épreuves qu’ils avaient eux-mêmes vécus. C’est ainsi qu’elle a grandi dans une sorte d’environnement idéal : élève brillante, elle a fait des études de psychologie en plus des Beaux-Arts. Très belle femme, elle a en outre été élue Miss Yougoslavie et travaillé comme modèle.

Mais, tout comme mon père, par la dureté et la cruauté des épreuves très précoces qu’il a connues, était parfois en proie à une grande tristesse d’âme, il manquait à ma mère une certaine connexion avec elle-même. C’est ainsi que leur rapprochement - qui n’a d’ailleurs pas été toujours facile car ma mère évoluait dans un environnement de milliardaires et qu’il lui a fallu un certain temps pour s’en détacher et comprendre ce que pouvait réellement lui apporter Kemal -, a été marqué par le sceau de l’alchimie.
C’est pourquoi, une fois en couple, ils ont réalisé des choses extraordinaires, cristallisant autour d’eux un réseau humain très varié. C’est ainsi que, enfant, j’ai pu profiter d’un environnement humain extrêmement riche, mêlant artistes brillants et désargentés, businessmen passionnés de culture, poètes géniaux et excentriques, etc.

La guerre en ex-Yougoslavie

Or, lorsque le conflit en ex-Yougoslavie à éclaté au début des années 90, mes parents ont été profondément révoltés par les horreurs de la guerre, et se sont consacrés à cette cause, soit en faisant de l’aide humanitaire et en aidant des réfugiés à trouver un toit, soit en montant des projets artistiques destinés à sensibiliser l’opinion occidentale. Toute leur existence était devenue une lutte permanente, dans laquelle j’étais de plus en plus impliqué au fur et à mesure que le temps passait.

Par certains côtés, c’était une période inoubliable, car elle a poussé mes parents à soulever des montagnes et à aller au bout d’eux-mêmes. Mais, en même temps, cela nous a aussi fait franchir un point de non-retour. Depuis le début de la guerre, en effet, nous voulions comprendre qui était responsable de son déclenchement, et comment il était possible que des gens s’entretuent ainsi après avoir vécu en paix pendant des décennies. Or, après avoir admis pendant un temps la théorie de la « haine interethnique » abondamment diffusée par les médias occidentaux à l’époque, nous avions fini par nous apercevoir que, en réalité, ce n’étaient pas les peuples qui avaient déclenché cette guerre (peu importait la rivalité des Croates, des Serbes ou des Bosniaques), mais des petits groupes d’individus sans aucun idéal, uniquement intéressés par le fait de créer une situation d’anarchie leur permettant de gagner un maximum d’argent et de pouvoir. Nous avions compris que, tout comme en Irak, en Algérie au Proche-Orient, cette guerre avait été, littéralement, montée de toutes pièces.

Pendant toutes ces années, nous avions trouvé la force de nous battre parce que nous avions l’impression de défendre une juste cause, de faire quelque chose de réellement utile. Lorsque nous avons compris que tous nos efforts avaient été vains, nous nous sommes effondrés. Le fait de découvrir jusqu’où pouvait aller le cynisme du pouvoir nous avait à tel point dégoûtés que nous ne voulions plus entendre parler de politique. Nous avions l’impression d’avoir lutté tout ce temps pour rien, et ce sentiment d’absurdité était encore accentué par le fait que beaucoup des gens en qui nous avions eu confiance s’étaient finalement révélés être de faux humanistes, qui avaient profité de ces conflits pour s’enrichir.

Rencontre avec l'univers hospitalier

Ainsi, en dépit du fait que, pendant la guerre, mes parents ont tous deux accomplis des miracles pour aider les autres, et même si, à travers l’art, la musique et la création, ils ont souvent réussi à transformer les conditions de l’existence pour en tirer de la joie et de la magie, nous avons été tous trois confrontés à des réalités tellement noires que ma mère n’a pas pu y résister. Et, alors qu’elle a toujours joui d’une parfaite santé, Biserka s’est trouvée atteinte d’un cancer.

Compte tenu de la force des liens que mon père et moi avions avec ma mère, cet événement a été quelque chose de terrible à endurer, surtout dans les circonstances particulières où il est survenu, où nous étions complètement isolés et sans ressources. Cependant, il a aussi été l’occasion de nouvelles prises de conscience.

Tout d’abord, de la façon dont les choses se sont passées, il m’était impossible de ne pas faire le lien entre ce que ma mère avait vécu et la maladie qu’elle a développée. C’était d’autant plus frappant que le même examen montrait, à un mois seulement de distance, l’apparition d’une tumeur considérable, ce que les médecins expliquaient par une erreur d’analyse faite lors du premier examen.

Sentant cette relation de cause à effet, moi et mon père avons essayé de dialoguer avec les médecins, mais cela s’est révélé quasiment impossible, car aucun docteur ne semblait vouloir s’impliquer à un niveau personnel pour comprendre qui elle était. Tout ce qui les intéressait, c’étaient les radios, les scanners, les relevés sanguins, et les prélèvements qu’ils lui faisaient faire en permanence ; mais aucun ne s’intéressait à ce qu’elle pouvait avoir vécu en tant qu’être humain. Ils avaient tous l’air de considérer que cela ne pouvait pas avoir la moindre influence sur son état.

Certes, mon père et moi n’avions aucune formation médicale, mais nous sentions bien que les traumas qu’elle avait vécus devaient jouer un rôle dans sa maladie. Peut-être d’abord par pure réaction à la façon dont ils la traitaient, nous avons commencé à essayer d’attirer leur attention sur le fait que, pour l’aider, il fallait aussi écouter ce qu’elle avait à dire…