En tous les cas, me concernant, j’en étais arrivé à un point où, pour la première fois, je disposais d’un arsenal théorique cohérent pour expliquer non seulement ce que j’avais vécu, mais de façon générale tout ce qui est considéré comme relevant du « paranormal ».
Ma thèse, se faisant l’écho de toutes mes découvertes, s’appuyait sur l’épistémologie – la théorie de la connaissance – pour expliquer comment tout un ensemble de phénomènes pouvait être disqualifié du champ de la connaissance à partir du moment où cette dernière était dominée par un paradigme limitatif.
Armé de tout cela, je passais mon doctorat de philosophie en 2006. Compte tenu du fait qu’il s’agit, en principe, d’un travail académique, avec tout ce que cela suppose de respect d’un certain nombre de conventions, on peut considérer que ma soutenance s’est passée dans de bonnes conditions. Adoptant une approche assez franche des choses, j’ai expliqué, en introduction, comment les différents rêves que j’ai fait ont bouleversé ma perception de la réalité, et comment ce qui devait d’abord être un travail universitaire classique est finalement devenu un laboratoire qui m’a permis de théoriser ce que j’étais en train de vivre.
Pour ma part, j’avais déjà très avancé dans ce processus d’exploration intérieure au moment où j’ai soutenu ma thèse, et je sentais bien à quel point cela me plaçait en situation de décalage avec le monde académique. Cependant, en dépit de tout cela, j’ai tout de même eu une bonne surprise car, même si l’attitude de mon jury a d’abord été marquée par le besoin d’appliquer des normes académiques à mon travail, c’est finalement l’acceptation qui l’a emportée. J’étais, à ce propos, heureux de m’entendre encouragé à continuer cette exploration.
J’ai finalement obtenu ma thèse avec une mention très honorable. Armé de cette reconnaissance, j’ai alors envisagé d’entreprendre plusieurs actions. A cette époque, j’avais encore le sentiment d’être porteur d’un message important, qu’il fallait que je communique.
Toutefois, paradoxalement, cette petite victoire dans le monde académique m’a fait réfléchir sur mes motivations. J’avais vécu toutes ces expériences, j’avais donné naissance à un édifice théorique que j’avais conçu comme une machine de guerre conceptuelle et je bâtissais des plans pour porter la Bonne nouvelle. Mais, pour autant, une part de moi s’interrogeait sur le sens de cette mission que je m’étais donnée.
C’est alors que j’ai commencé à réaliser que l’enjeu n’avait peut-être jamais été là. La question, pour moi, se réduisait à ceci : qu’est-ce que je voulais véritablement faire ? Transmettre ce que j’avais vécu ? C’était impossible directement, et je n’avais pas en tête de donner naissance à une secte. Convaincre les gens du bien-fondé du spiritualisme ? Ceux qui étaient déjà convaincus n’avaient pas besoin de l’être, et ceux qui ne l’étaient pas restaient imperméables.
Finalement, j’ai oublié que, en définitive, chaque personne avait déjà autour d’elle tous les éléments nécessaires pour décider, et qu’il était prétentieux de ma part de vouloir convaincre qui que ce soit de changer sa perception de la vie. Après tout, pour celui qui sait regarder, les preuves que tout ne se résume par au hasard sont partout ; dans la beauté de la nature, dans l’harmonie des astres, dans les intuitions du cœur humain. Toutefois, il s’agit d’une présence silencieuse. Léon Denis, le continuateur de l’œuvre de Kardec, l’exprimera ainsi :
Et c’est ainsi que j’ai fini par réaliser que j’avais suivi toute cette démarche de recherche non tant parce que je voulais aider les autres que parce que j’avais besoin de me rassurer moi-même sur ce que j’avais vécu. J’avais besoin que les gens me reconnaissent et m’acceptent, et en déployant toute cette investigation intellectuelle, je pense que j’ai surtout cherché des moyens de m’assurer cette reconnaissance. En d’autres termes, ce qui a été à la base de mon comportement restait, en grande partie, une peur.
Inutile de dire que cette prise de conscience a été désagréable. Je pensais avoir en grande partie dépassé mon ego, et une fois de plus, je découvrais sa marque partout présente.
Cela m’a rendu sensible à ce que j’appelle « l’ego spirituel ». Le fait d’avoir reçu une authentique révélation, en effet, ne garantit en rien de la façon dont un individu en fera usage : il est tout à fait possible, par exemple, qu’elle alimente un sentiment d’être « missionné » et, de façon subtile, on peut en arriver à l’utiliser pour s’assurer un ascendant sur les autres. Cela donne alors naissance à une lumière qui n’éclaire pas, mais qui brûle. Le moins qu’on puisse dire, c’est un domaine où il peut exister toute sorte de mélanges plus au moins réussis, et la clarté de l’élan spirituel peut facilement être gâchée par la paresse, la pusillanimité ou l’auto complaisance.
Quoiqu’il en soit, je commençais à prendre conscience que les choses n’étaient pas aussi faciles que je l’avais imaginées, et cela me renvoyait à nouveau à la difficile question de savoir, au bout du compte, ce qu’il fallait que je fasse de ce tout ce que j’avais reçu.
Ce qui est sûr, c’est que même si j’avais toujours besoin d’écrire, - si ce n’est que pour soulager une pression intérieure -, j’étais devenu conscient que je n’arriverais pas à changer les choses par la seule force de mes démonstrations. Au fond, le philosophe Cioran a très bien exprimé la nature du problème quand il a dit que « le scepticisme est l’élégance de l’anxiété » : quand on pousse l’interprétation matérialiste à bout, elle finit par aboutir au néant et au non-sens. De plus, il y a toujours des phénomènes qu’elle ne pourra jamais expliquer. Mais, finalement, cela ne fait aucune différence, parce qu’il n’y aura jamais aucun preuve pour convaincre un sceptique ! La seule chose qui pourra véritablement le faire changer d’avis, c’est de vivre une expérience intérieure qui bouleverse sa perception de choses. D’ailleurs, c’est exactement ce qui m’était arrivé : à une époque, j’étais matérialiste et je passais toute chose au crible d’un scepticisme implacable. Et puis, un jour, mon existence à changé parce que j’ai vécu une révolution du cœur.
La conclusion que j’en ai tirée, c’est que ce besoin viscéral que j’avais de prouver les choses venait d’une incapacité à accepter cet amour en simplicité, et que j’avais encore besoin de temps pour explorer cela avant de chercher à le communiquer auprès des autres, surtout si c’était pour essayer de les « convaincre ». Une fois de plus, j’étais stupéfait par la subtilité des mécanismes d’aliénation du Dédale. Une fois en lui, il est possible de passer la totalité de son existence à évoluer dans un certain niveau de questionnement, sans que jamais l’intellect ne permette d’en sortir. Pourtant, il suffit de lancer un appel en direction du cœur, et la réponse surgit !
L’univers reste calme. C’est l’équilibre absolu ; c’est la majesté d’un pouvoir mystérieux, d’une intelligence qui ne s’impose pas, qui se cache au sein des choses, mais dont la présence se révèle à la pensée et au cœur, et qui attire le chercheur comme l’abîme.
Si la terre évoluait avec bruit ; si le mécanisme du monde se remontait avec fracas, les hommes, effrayés, se courberaient et croiraient. Mais non ! L’œuvre formidable s’accomplit sans efforts. Globes et soleils flottent dans l’infini, aussi légers que des plumes sous la brise. En avant, toujours en avant ! La ronde des sphères se déroule, guidée par une puissance invisible.
La volonté qui dirige l’univers se dissimule à tous les yeux. Les choses sont disposées de manière que personne ne soit obligé de croire en elle. Si l’ordre et l’harmonie du Cosmos ne suffisent pas à convaincre l’homme, il est libre. Rien ne contraint le sceptique d’aller à Dieu.
(...)
Dieu nous parle par toutes les voix de l’infini. Il nous parle, non pas dans une bible écrite il y a des siècles, mais dans une bible qui s’écrit tous les jours, avec ces caractères majestueux qui s’appellent l’océan, les mers, les montagnes, les astres du ciel ; par toutes les harmonies douces et graves qui montent du sein de la terre ou descendent des espaces éthérés. Il nous parle encore dans le sanctuaire de notre être, aux heures de silence et de méditation. Quand les bruits discordants de la vie matérielle se taisent, alors la voix intérieure, la grande voix s’éveille, se fait entendre. Cette voix sort des profondeurs de la conscience et nous parle de devoir, de progrès, d’ascension. Il y a en nous comme une retraite intime, comme une source profonde d’où peuvent jaillir des flots de vie, d’amour, de vertu, de lumière. Là se manifeste ce reflet, ce germe divin, caché dans toute âme humaine.
C’est pour cela que l’âme humaine est le plus beau témoignage qui s’élève en faveur de l’existence de Dieu : elle est un rayonnement de l’âme divine. Elle en contient à l’état d’embryons toutes les puissances, et son rôle, sa destinée consiste à les mettre en valeur au cours de ses existences innombrables, dans ses transmigrations à travers les temps et les mondes.
Dieu est le soleil des âmes. C’est de lui qu’émane cette force, à la fois énergie, pensée, lumière, qui anime et vivifie tous les êtres. Lorsqu’on prétend que l’idée de Dieu est inutile, indifférente, autant vaudrait dire que le soleil est inutile, indifférent à la nature et à la vie. »
Léon Denis, La grande énigme, ed. Arbre d’or, pp. 7 et 29