J’aimerais, ici, dire quelques mots de la prière, et du rôle qu’elle a joué dans ma vie. Ma première vraie prière date du début de la maladie de ma mère. Elle s’est produite à un moment où le destin semblait à tel point s’acharner sur nous que j’ai eu une puissante crise de révolte contre Dieu, car je n’arrivais plus à comprendre comment concilier la plénitude des illuminations que j’ai vécues et les peines que je traversais.
Il y a eu un instant décisif où la tension entre la douleur et l’amour est devenue telle que quelque chose s’est mis à monter du plus profond de moi, pour se transformer en un cri silencieux. Tout mon être, à ce moment-là, s'est mis à appeler, à appeler, et à appeler encore. Cela dérivait la totalité de mon énergie, et je tombais – littéralement ! – à genoux.
J’ai perdu le contrôle de mes pensées conscientes, et mon cœur a commencé à s’exprimer par lui-même. Ce feu intérieur que j’avais ressenti dans la bibliothèque se manifestait de nouveau, et au fur et à mesure que cela se déroulait, j’étais saisi par une extase qui est devenu de plus en plus forte. Finalement, cela s’est apaisé, et j’ai saisi comme une information intérieure qui disait : " et bien ça y est, tu as prié ! "
Après cela, j’ai compris que la communion spirituelle était un don, mais qu’elle pouvait également être sollicitée, et qu’il ne tenait donc qu’à moi de faire le nécessaire pour entretenir ce lien. Cela représentait une importante évolution de mes croyances, car jusque là, je m’étais surtout cantonné à être une sorte de récepteur, ne comprenant pas à quel point la vie spirituelle supposait en réalité une forme d’échange actif.
Ce que j’avais vécu, en effet, n’était pas autre chose qu’une expression de l’âme qui, pendant un moment libérée des préoccupations du Monde, a pu s’exprimer librement.
Il y a, de ce point de vue, plusieurs formes de prière : celle que l’on fait pour laver son être de toutes les couches de souffrance déposées en nous ; celle que l’on fait pour remercier, demander, écouter. Toutefois, un grand mystique disait que prier consistait à abîmer ses sens en Dieu, et c’est, à mon sens, la plus fondamentale. Dans le fait de demander, en effet, il y a encore une forme de calcul, qui se traduit par une distance vis-à-vis de cette source qui existe dans le cœur de chaque homme. Mais il peut venir un moment où le don réciproque est si fort que toutes les préventions sont balayées, pour le plus laisser que l’amour… Je ne trouve d’ailleurs pas d’autre façon de décrire l’extase mystique que de dire qu’elle consiste à faire l’amour avec Dieu, en se libérant de toutes les appréhensions pour simplement donner et recevoir, autant que l’âme en est capable. Sédir, un écrivain martiniste du début du 20ème siècle, en disait la chose suivante :
" La prière est l'entreprise la plus difficile qui puisse être proposée à l'homme. Cependant tout prie autour de nous : la pierre qui mûrit dans les ténèbres de la mine ne cherche-t-elle pas le jour ? La plante ne perce-t-elle pas le mur pour trouver la lumière ? Les bêtes s'arrêtent devant le soleil une fois au moins par jour ; l'océan se soulève régulièrement à la rencontre des effluves séléniques qui le revivifient ; tous, ils demandent à la Nature l'entretien de leurs forces. L'athée prie, puisqu'il travaille ; le démon prie, puisqu'il convoite ; le caillou, puisqu'il s'efforce vers le cristal. Les peuples désirent le bonheur, les planètes aussi en S'inclinant sur leurs pôles ; notre intelligence elle-même n'est si vaste que parce qu'elle a beaucoup demandé. Est-ce à dire que chacun de ces êtres demande comme il faut ? Non ; la création tout entière est imparfaite ; mais elle a le sentiment de cette impuissance, et le pressentiment d'une stase plus haute. (...)
La prière est un acte ineffable. Parce qu'elle avoue n'être rien, elle peut tout ; elle transfigure l'horrible, comble les abîmes et abat les montagnes. Comme une rosée rafraîchissante, elle allège, lave et délivre. Elle est le feu, l'enclume et le marteau. Elle est inconnue et rien ne se manifeste sans elle ; ignorante, elle nous apprend tout ; si simple que les savants les plus remplis de science ne la comprennent pas ; elle balbutie, et des cohortes d'anges se penchent pour l'entendre ; misérable petite vibration, les mains prestigieuses des ardents séraphins la recueillent avec un tremblement ; souffle exténué, elle fait renaître la vie.
Pourquoi prier, songez-vous peut-être, puisque la Cause première agit avec justice, avec bonté, avec perfection ? La prière serait alors une puérilité, elle dénoterait l'aveuglement de notre cœur, ou un égoïsme tenace. Ce serait l'enfant têtu qui pleurniche après son jouet, l'orgueil qui s'estime assez important pour que l'univers se dérange à son gré, ou l'être qui ne conçoit pas que son désir puisse ne pas être satisfait !
Mais si la perfection et l'idéal n'existaient pas, la Providence aurait-elle eu le cruel courage d'en semer les sentiments dans nos profondeurs ? Le chemin de l'homme est semblable à celui de tous les autres êtres ; qu'il suive en toute simplicité le sens spontané de la vie, palpitante en lui-même, et il ne sera pas possible qu'il erre. "
Je parle assez librement de cela, car je ne cherche plus, aujourd’hui, à convaincre rationnellement de ce dont il s’agit. La prière n’est pas rationnelle, et c’est ce qui fait sa beauté et sa grandeur.
Je dirais, toutefois, la chose suivante : il y a, dans l’univers, une force de création infinie. Ses manifestations sont partout présentes autour de nous. Mais il est possible de connaître cette force autrement que par ses manifestations : il est possible de communier directement avec elle. Les êtres qui en sont capables deviennent des artistes, des inventeurs, des guérisseurs, des prophètes inspirés. Cette force, appliquée au corps humain, peut permettre de dépasser ses limites ou de guérir de maladies prétendument incurables.
Cette force insuffle une magie qui s’inscrit dans chaque aspect de la vie quotidienne. Elle est à l’origine de tout ce qui nous entoure, car l’univers, dans sa profondeur et sa diversité, n’aurait pu être crée par une intelligence froide. Il résulte, littéralement, d’un acte d’amour, une prière dont les effets se déploient partout autour de nous.
Voilà pourquoi prier est si important : la prière devient facile lorsque l’âme passe dans l’au-delà et qu’elle est libérée de ce monde, parce qu’elle rejoint des royaumes ou tout est vivant, où tout est prière. Mais aller chercher la lumière au fond de soi en dépit du sentiment de dégoût, de la lassitude et de l’impuissance, est quelque chose d’incommensurable. La prière humaine est immense parce qu’elle prend naissance dans un monde plein de ténèbres, et qu’elle arrive à les illuminer par sa seule force.
L’une des raisons pour laquelle nous négligeons la prière est que nous ne percevons pas à quel point tout est relié. Et s’il y a une chose que j’ai fini par comprendre ces dernières années, c’est qu’une pensée n’était pas quelque chose de moins réel qu’un objet matériel. En réalité, tout ce que nous pensons, chaque intention que nous émettons à un « poids énergétique » qui représente un potentiel de manifestation.
La plupart des gens ne font pas le lien entre leurs pensées et les situations qu’ils vivent parce qu’ils sont persuadés que le monde extérieur est une réalité objective complètement étrangère à ce qui se passe en eux. Ou bien alors, ils émettent des intentions qui se contredisent toutes les unes les autres, ce qui les conditionne dans un sentiment d’impuissance.
Pourtant, à chaque instant, les pensées que nous émettons modifient la réalité, et c’est pour cette raison que la prière peut avoir un pouvoir extraordinaire : parce qu’elle porte une puissance de manifestation que n’ont pas les contenus de conscience habituels. Elle focalise notre capacité à recréer la réalité.
J’en ai d’ailleurs fait l’expérience peu de temps avant le décès de ma mère. Cela s’est produit au début de l’été 2002, alors qu’elle avait été hospitalisée. Je pressentais la tournure que prenaient les événements, et ma détresse était à son comble. Ce jour-là, je ne peux pas expliquer ce qui s’est produit, mais au cours de l’après-midi, j’ai fait une prière tellement forte que j’ai senti qu’à travers elle, une porte s’est ouverte. Vers où, j’étais incapable de le dire, mais j’avais le sentiment d’avoir provoqué quelque chose dont les conséquences allaient être importantes. Juste après, je me suis écroulé dans mon lit et au réveil, c’est à peine si j’avais compris ce qui s’était passé.
Deux semaines plus tard, ma mère m’a appelé auprès d’elle, en pleurs. Elle m’a alors expliqué que depuis le réveil, elle se sentait dans un état très particulier, et qu’en fin de matinée, il lui était arrivé quelque chose d’extraordinaire, à savoir qu’elle avait reçu un message spirituel lui disant que j’avais prié avec une telle ferveur que ce qui avait été prévu allait être remis en question, et que son temps de vie sur cette Terre serait prolongé.
Le fait d’une telle communication, en soi, n’avait rien d’étonnant, car ma mère était un médium. Elle avait ce type de sensibilité qui lui permettait de pressentir les événements, ou de deviner immédiatement certaines choses concernant les gens, ce que j’ai d’ailleurs refusé d’accepter pendant des années où je lui expliquais qu’il s’agissait d’une forme de névrose, jusqu’au moment où mes œillères de rationaliste sont enfin tombées. Ce qui était étonnant, en revanche, c’est que je ne lui avait jamais parlé du fait que je priais, et qu’elle n’avait donc aucun moyen de savoir ce qui s’était produit il y a une quinzaine de jours.
C’était, pour moi, une nouvelle révélation, merveilleuse, mais aussi effrayante par ce qu’elle impliquait. Parce que, à partir de ce moment là, j’ai compris de quel type de pouvoir les êtres humains disposaient réellement. Sédir, parlant des conséquences de la prière, dira ainsi : « priez en tremblant; car c'est une terrible chose que de se faire obéir de Dieu. »
Je suis conscient que beaucoup de gens qui vont lire ces lignes vont trouver cela absurde, ou bien penser qu’il s’agit d’une conception très naïve. Mais ce que j’essaie de dire, c’est que, dans son incroyable complexité, l’univers est, en réalité, parfaitement simple. le Verbe, dont il est dit, dans le livre de Jean, qu’il est au commencement, est une réalité qui vit en nous. Et ce commencement est, en réalité, un recommencement constant, puisque chacune de nos intentions est entendue.
J’ai entendu parler d’études scientifiques faites sur la prière, qui démontrent qu’elle a un effet tout à fait mesurable sur les malades. Toutefois, je n’ai, pour la part, plus besoin de validation scientifique sur la question, et à vrai dire, plutôt que de faire des expérimentations, je crois que chacun aurait plutôt intérêt à en faire l’expérience directe, parce qu’elle est incomparablement plus satisfaisante qu’une appréhension intellectuelle des choses.
Cependant, même si ma prière avait eu cet effet, cela n’a finalement rien changé, pour la simple et bonne raison que ma mère avait accompli son destin ici-bas. Elle a eu une existence tellement bien remplie ! Ces dernières années avaient représenté son dernier combat sur cette Terre, et quelques semaines avant sa mort, elle a appelé mon père, et lui a dit de me demander de cesser de prier pour elle. Au bout du compte, j’ai du admettre de la laisser partir…
De ce point de vue, j’ai énormément souffert pendant sa maladie, mais sa mort a été une délivrance, et pas seulement au sens imprécis où on l’entend d’habitude. Elle est morte avec une expression d’extase sur le visage, et de façon parfaitement palpable, j’ai senti son âme quitter son corps au moment où elle a expiré. Les mois qui ont suivi ont été très difficiles, mais au total, je n’ai pas été souvent triste, pour la simple et bonne raison que j’ai souvent, par la suite, ressenti sa présence à mes côtés. Je comprends très bien, de ce point de vue, pourquoi les premiers chrétiens enterraient leurs morts en blanc et dans l’allégresse générale, les rites mortuaires actuels ne faisant, à mes yeux, que témoigner de l'hypocrisie de notre époque.
Finalement, il a peu de choses qui donnent véritablement du sens à notre existence : l’amour de nos proches, la beauté des instants quotidiens, la passion que l’on investit dans ses projets. Tout le monde en reconnaît l’importance, mais en pratique, nous les négligeons, jusqu’au moment où une crise quelconque nous en prive. La prière, pour moi, sert à provoquer cette crise : elle me permet de me rappeler de ce qui est important sans attendre qu’il soit trop tard. C’est pourquoi cette pratique a pris une telle importance pour moi depuis cet événement.
La prière m’a également rendu sensible à la nature de mes résistances intérieures. En effet, lorsque je prie, il y a parfois un moment où une sorte de barrière intérieure se dresse en moi, me disant que ce que je suis en train de faire est absurde. C’est comme une part de moi qui envisage les choses froidement, avec indifférence. Elle ne s’oppose pas à l’amour, mais elle n’en comprend pas l’utilité.
Il me faut alors en appeler à plusieurs reprises à mon cœur pour passer outre et susciter, en moi, cette présence de l’amour, qui n’est pas quelque chose que l’on peut analyser, et qui a simplement besoin d’être accepté pour se manifester.
J’en ai plus d’une fois fait l’expérience concrète lorsque je me suis trouvé pris dans des situations humaines tendues. Plus je cherchais à les analyser, et plus elles devenaient complexes. Et puis, à un moment donné, je lâchais prise, et une intuition me venait du cœur, me disant simplement qu’il fallait que je ressente de l’amour et que c’était la clé. Et, effectivement, à chaque fois que j’ai réussi à le faire, tout est redevenu simple.
Voilà pourquoi la prière n’est pas, comme on le croit trop souvent, une forme de fuite. Les mystiques ont souvent été accusés de s’enfermer dans une attitude de repli. Mais prier véritablement est tout sauf un acte facile. Non parce que la prière est inaccessible ou laborieuse, mais, au contraire, parce que pour se développer librement, elle suppose d’abandonner tout calcul et toute forme de contrôle.
Et lorsque cela se produit, il se passe quelque chose d’extraordinaire, qui est que cette force d’amour se met à jaillir à flot. A chaque fois que cela s’est produit pour moi, ça a été une expérience bouleversante. Les doutes, les peurs, tout disparaît, et il ne reste plus que l’émerveillement. On redevient alors comme un enfant innocent : les conflits disparaissent, et tout redevient clair et simple. Ce sont des moments où l’âme se libère en bloc de ses doutes, de ses blessures. C’est ce dont parle l’apôtre Paul quand il dit, dans l’Epitre aux Corinthiens : « des flots d’eau vivre couleront dans vos cœurs ». J’incite mon lecteur non à analyser ces lignes, mais si possible, à se rappeler des moments de sa vie où les barrières sont tombées, et où cette inspiration a jailli en lui.