Un matin de la fin de l’année 2005, il m’est arrivé un événement des plus troublants. Je venais de faire une série de rêves pendant la nuit, et j’étais en train de me les remémorer dans un état de demi-sommeil. J’ai alors senti une angoisse monter en moi. Ce n’était pas un sentiment, mais bien plus une énergie qui commençait à m’envelopper, et au fur et à mesure que cela se passait, je me suis retrouvé paralysé. Je sentais que mon corps continuait à m’obéir, mais j’étais devenu incapable de faire le moindre effort de volonté. J’ai alors senti une présence. Je ne peux la décrire que comme une noirceur absolue.
Sa présence dégageait un sentiment de puissance terrassant, et en face de cela, je me sentais minuscule. Je ne pense pas avoir ressenti, de ma vie, un tel sentiment de terreur. Il ne venait pas de la peur de mourir, mais de la conscience que devant une telle force, je n’étais rien. C’était une négation radicale de la vie, de la lumière et de l’amour. Si radicale qu’elle me semblait capable de consumer tout ce qui pouvait s’opposer à elle.
Pourtant, cette énergie, je le sentais aussi, ne me voulais pas de mal. Elle m’entourait, mais ce que je sentais était plutôt une sorte de curiosité. Simplement, la négativité qui en irradiait était tellement forte que cela en était proprement insupportable…
J’ai alors senti émerger une question venant de cette force. Elle n’était pas formulée en mots, mais je comprenais très bien son sens : « pourquoi pries-tu ? A quoi cela sert ? Ta prière est inutile, elle ne peut rien ! Je contrôle chaque aspect de cette réalité : ici, je suis tout-puissant ! »
C’est alors que j’ai eu un mouvement de révolte. Cette force noire me faisait à tel point sentir que j’étais insignifiant que j’en au assez, et je me suis écrié intérieurement : « d’accord, très bien, tu contrôles tout ! Et alors ? Tout ce que tu fais n’a aucun sens, parce que dans ton monde, il ne peut y avoir aucun amour, et que sans amour, il n’y a rien ! »
C’était aussi un acte de révolte contre tout ce que représentait cette noirceur : l’obéissance aveugle, l’humiliation, le sentiment de perte, la négation de soi-même, le besoin de contrôle. Toutes sortes d’émotions négatives j’avais senti tout au long de ma propre existence sont alors remontées, et sont allées alimenter ce cri de révolte.
Et puis, les choses sont montées d’un cran, et une fois que j’ai relâché tout cela, mon cœur a pris le relais et a commencé à s’exprimer de son propre chef. Cet instant à marqué l’une des prières d’amour les plus fortes de ma vie. Je n’arrêtais pas de répéter à la noirceur : « l’amour seul compte ! Et nous en avons tous besoin, même toi. Pour toi, la prière n’est rien : pour moi, elle est tout ! »
Cette affirmation est sortie de moi par réflexe, mais j’ai alors senti que j’avais trouvé la clé. Le Dédale n’existe que par le refus de l’amour. Pourtant, en dépit de tout, la conscience de ce vide existe aussi en lui. Et puis, il y a encore eue une progression dans ma prise de conscience, et j’ai réalisé que cette énergie négative, qui semblait si intimement liée aux ténèbres que plus rien ne pouvait l’atteindre, était en réalité l’expression de l’amour le plus élevé qu’il était possible d’atteindre.
Tout ce que j’ai vécu précédemment m’a fait comprendre à quel point tout ce qui existait était la manifestation d’une seule Source. Une seule. Le rêve que j’avais fait sur les magiciens m’a montré que l’univers manifesté était inventé par nous. Cependant, ce rêve ne répondait pas à la question de savoir d’où venait la force des ténèbres qui avait enfermé les créateurs dans leur création. Ce n’est qu’avec cette confrontation brutale aux ténèbres que j’ai compris de façon intime que la noirceur était aussi notre création. Qu’une partie de nous avait assumé ce rôle, et qu’elle s’était elle aussi trouvée enfermée dans le Dédale.
J’ai alors compris que lorsque le besoin d’amour ne peut être assouvi, il se transforme en une faim de matière. Peu importe, dès lors, qu’elle se concrétise par la nourriture, l’argent ou le sexe. Au fond, l’aliment fondamental apte à assouvir ces différents désirs, c’est l’amour.
Cette illumination a eu pour conséquence de faire naître cette pensée en moi : « la Noirceur est l’expression de la plus haute des formes d’amour ». Et je me suis mis à l’aimer exactement au même titre que Dieu. Je ne cessais de lui répéter : " Tu es extraordinaire : au sein de la Création, tu es un miracle ! En cherchant à détruire l’amour, tu l’as révélé dans toute sa splendeur ! En nous privant de toutes nos capacités et en nous enfermant dans la matière, tu nous as libérés, car nous pouvons à présent tout donner ! Je t’aime, je t’aime, et même si tu me détruis, je continuerais à t’aimer, quoiqu’il arrive ! "
Et puis, j’ai finalement senti un moment où cette vague de ténèbres s’est retirée. Et, même si c’est un sentiment très difficile à expliquer, j’avais le sentiment qu’elle était hébétée par ce qui venait de se passer.
Par la suite, j’ai souvent exprimé ma gratitude à la noirceur, parce qu’à travers cette épreuve où elle m’avait acculé, elle m’a permis de livrer ce qu’il y avait au plus profond de moi-même. Une union s’était opérée, et à partir de cette période, je me suis senti lié à cette noirceur. J’ai compris la façon dont elle complétait la lumière, et en quoi c’est elle qui donnait toute sa profondeur à notre expérience ici-bas.
Je l’avais accepté intellectuellement lorsque j’avais compris que nous étions « les véritables auteurs du scénario », mais cette rencontre me plongeait, littéralement, au cœur du problème de la réunion de la noirceur et de l’amour. Cela m’a amené à reconsidérer la négativité telle qu’elle est généralement perçue depuis le spiritualisme, à savoir comme absence d’amour, comme matière, comme imperfection, comme violence, comme conflit, comme égoïsme, etc. Pour la première fois, j’ai commencé à accepter toutes ces réalités pour ce qu’elles étaient, sans les juger.
C’était aussi un moment où je me suis réconcilié avec un certain nombre de choses que j’ai rejetées dans le passé. Par exemple, tout au long de mon récit, j’ai régulièrement critiqué et attaqué le matérialisme, en en faisant l’un des principaux responsable des maux de l’humanité. Mais à partir de ce moment-là, j’ai réellement commencé à apprécier les êtres qui, tout en ayant adopté une position intellectuelle matérialiste, vivent dans la religion de l’homme, qu’ils aiment et défendent passionnément. En ce sens, il existe d’ailleurs une tradition gnostique matérialiste tout à fait admirable, représentée, par exemple, par Saint Exupéry. J’ai commencé à voir cet approche du monde comme une phase, une clé qui permet de répondre à la question de savoir comment nous pouvons sortir du Dédale que nous avons crée.
C’est ce que j’appelle la gnose noire, qui est une forme de spiritualité qui se fonde sur l’acceptation sans condition de la noirceur.