J’en arrive ainsi tout naturellement à ce qui représente aujourd’hui, pour moi, l’ultime division, et donc l’ultime opportunité d’unification, celle entre le monde intérieur des rêves et le monde de la manifestation concrète.
L’enjeu de toute spiritualité, en effet, est celui-là : comment s’incarner dans le Monde ? Pour moi, le Monde est un ensemble d’évidences, d’habitudes et de comportements qui paralyse notre conscience, et aussi claire que puissent paraître les choses à certains moments privilégiés, j’ai plus d’une fois eu le sentiment de perdre de vue tout ce que j’avais compris quand il m’a fallu affronter la lourdeur des situations concrètes de l’existence. J’ai constamment du lutter pour arriver à percevoir ma voix intérieure en dépit de ce parasitage ambiant. Car il y a toujours quelque chose à faire, une préoccupation plus urgente, une distraction pour nous détourner de nous-mêmes.
Nous nous représentons les états illuminatifs comme des choses extrêmement difficiles et lointaines, réservés à un petit groupe d’individus et demandant une longue préparation pour être atteints. C’est fondamentalement faux. Je ressens au contraire cette présence d’amour dont je parle comme un don permanent, qui est à chaque instant renouvelé pour chaque individu, sans aucune distinction d’âge, de race, de religion, de maturité ou même de mérite. « Le soleil brille pour tous indifféremment ». L’initiation spirituelle, en définitive, ne fait que préparer à recevoir ce don aussi librement qu’il nous est offert. De ce point de vue, l’anodin et le grotesque sont sans arrêt en contact avec le sublime, et la lutte avec l’Ange est quelque chose qui doit être envisagé au niveau des situations quotidiennes les plus ordinaires.
C’est pourquoi j’ai cherché à développer ma capacité à m’immerger dans le Monde, à s’en imprégner tout en gardant cette connexion. Je me rends bien compte, de ce point de vue, que dans le récit que je viens de faire, j’ai rétabli une certaine linéarité qui ne correspond pas à la réalité. Mon développement ces dernières années est très loin d’avoir été parfaitement harmonieux, et au total, il s’est presque sans arrêt produit des retours en arrière, des crises et des rechutes. Il m’est souvent arrivé de me dire que je n’ai pas été à la hauteur de ce que j’ai reçu, ce qui, plus que tout, m’a coupé de la voix du cœur.
Néanmoins, cela ne change rien au fait que ces expériences se sont profondément gravées en moi, et même quand je traverse des périodes où je perds la connexion avec mon cœur, ce qui malheureusement m’arrive encore parfois, je persévère, et je finis par la retrouver. Quelqu’un disait que quelque soit la question, la réponse est toujours la même : l’amour ! Je crois que c’est parfaitement exact. Car, au bout du compte, tous les conflits que nous traversons dans l’existence se résument à une alternative entre l’amour et sa négation. Nous rejetons l’amour an nom du devoir, de la discipline, de la survie, de l’intellect, pour finalement nous rendre compte qu’aucune de ces choses ne serait possible sans l’amour, et que l’amour n’en contredit aucune. Il suffit de l’accepter, et tout devient limpide.
Notre horizon de pensée s’est à tel point rétréci aujourd’hui que bien peu de gens arrivent à comprendre l’importance capitale de ce qu’ils considèrent comme leur triste vie quotidienne. Ce trésor qui a été mis entre nos mains est aujourd’hui ignoré, rejeté par la plupart comme des perles dans la boue du chemin. Nous contenons en nous la plus grande de toutes les merveilles, mais en dehors de quelque rares moments où le voile se lève, nous passons le plus clair de notre existence à le négliger. Toutefois, pour celui qui à l’intuition de ces choses, la moindre existence humaine apparaît sous un jour bouleversant...
Mais cela ne rend plus vive, à mes yeux, la question de savoir comment nous pouvons arriver, collectivement, à retrouver la voie. Et j’ai l’impression que tous les événements qui marquent l’histoire récente de l’humanité convergent, finalement, vers cette question.
Il ne s’agit plus pour l’humanité, de savoir comment elle peut s’organiser pour éviter de subir des crises économiques. Il ne s’agit plus de savoir quelles mesures prendre pour assurer la sécurité des citoyens, ou arrêter de polluer la planète. Ces débats ne sont que des symptômes, et ils ne font que nous détourner de ce qui se déroule en nous, au centre de nous. Et finalement, tout se résume à une seule et unique question, qui est la suivante : « acceptes-tu l’amour ? »
Il m’est parfois arrivé, alors que je marchais dans la foule, de ressentir ce que pourrait être ce Monde s’il était libéré de la peur. Ce qu’il pourrait être si l’amour arrivait, enfin, à rayonner dans les cœurs. Et c’était une vision à la fois terrible et merveilleuse. Terrible, parce que certains jours, cela m’a laissé avec un sentiment de vide difficilement supportable. Merveilleuse, parce qu’à d’autres jours, j’ai ressenti que ce que j’ai perçu était réellement possible, et qu’il fallait se battre pour le réaliser.
C’est pourquoi, malgré les phases de doute que j’ai pu avoir, j’ai finalement écrit ce texte, qui est un témoignage de ma foi dans le fait que le basculement peut se produire, et que l’humanité pourra traverser cette phase décisive de son évolution sans s’auto-détruire.
Malgré cela, j’ai le sentiment qu’il y a autre chose à faire. Cette problématique s’est cristallisée dans un rêve que j’ai fait à la rentrée 2008, le dernier que je raconterais ici : je m’y voyais en train de préparer en secret un grand projet, qui consistait à placer une bombe atomique dans Paris. Une fois les préparatifs terminés, j’ai annoncé à tout le monde ce que j’avais fait, en expliquant que ma démarche n’était pas de provoquer la mort, mais de révéler l’amour.
J’avais fini par comprendre que les barrières intérieures étaient devenues tellement fortes que les méthodes douces ne fonctionnaient pas pour révéler les êtres humains à eux-mêmes, et qu’il fallait donc en arriver à cette extrémité. Or, le résultat se révélait finalement très positif, car une fois que les gens n’ont plus rien eu à perdre, toutes sorte de moments de vérité ont éclaté. A la fin, l’amour a – enfin ! - surgi à la surface.
Finalement, plusieurs amis sont venus me voir, plutôt reconnaissants, et m’ont dit que puisque la leçon avait portée ses fruits, je pouvais désamorcer ma bombe.
Or, j’ai refusé de le faire ! Je voulais amener les gens à un point où la mort ne leur poserait plus problème parce qu’ils auraient pu s’exprimer totalement dans cette vie. Et, une fois ceci fait, je ne voyais aucune raison de reculer…
Je marchais alors dans la rue, dans une atmosphère extrêmement étrange, mêlant la peur et la tristesse à une puissante allégresse. C’est alors qu’une petite fille est venue vers moi en pleurant. Elle cachait quelque chose dans son dos : il s’agissait d’un pistolet. Elle voulait protéger ses parents et pensait qu’en me tuant, tout s’arrêterait. Elle m’a visé et a tiré, mais l’arme était trop lourde et elle m’a touché à l’épaule. Je l’ai alors étreint doucement en lui expliquant que j’étais désolé, que je l’aimais et que je ne voulais pas lui faire de peine, mais que je ne voulais pas revenir en arrière. C’est alors que la bombe a explosé et qu’elle a tout détruit.
Si je mets de côté l’incitation à me transformer en terroriste atomico-métaphysique, j’interprète surtout ce rêve comme la compensation d’un sentiment d’impuissance. Mais si cela situe le problème, cela ne me donne pas la solution, à savoir comment arriver à agir dans ce monde pour se montrer à la hauteur de l’enjeu.
Je pense que cet appel s’adresse aujourd’hui à tous les individus d’habitude invisibles dans le type de société où nous vivons : les mystiques, les voyants, artistes, les guérisseurs, les métaphysiciens, les fous littéraires, les sages, les alchimistes, bref tous les êtres mis en marge parce qu’ils ont une forme ou une autre de don spirituel, et qui gagnent automatiquement en pouvoir d’attraction et en liberté d’action au moment où une civilisation perd ses repères et où tous les anciens systèmes d’interprétation s’affaiblissent ou s’effondrent.
Je ne peux conclure ici que sur la même profession de foi que celle qui m’a guidé ces dernières années. Quand que je prie, mon cœur me dit toujours que tout ira bien, que nous trouverons la force en nous et que l’amour s’accomplira. Dans la plupart des cas, cette promesse n’est pas suivie d’effet. Au début, j’en étais frustré. Et puis, j’ai compris que mon coeur me livrait le seul oracle dont il est capable, à savoir que l’amour est là au moment où on le ressent, et que, en dernière instance, c’est la seule vérité qui compte.
Je pense, en tous cas, avoir donné suffisamment d’éléments au lecteur pour pouvoir entrer dans le traité qui suit. Ce dernier est tiré de ma thèse, et en exprime l’essentiel sous forme de propositions aphoristiques. L’ensemble qu’il forme avec la présente introduction est, en soi, une réponse au schisme qui a trop longtemps séparé l’individu de sa pensée. Je ne crois pas qu’une philosophie gagne tant à être considérée abstraitement, et je préfère voir dans la forme particulière de cet ouvrage une concrétisation des épousailles entre mon vécu, mes intuitions et mon intellect. Et en dépit du fait qu’il s’appuie sur une perception toute intérieure, qui peut donc difficilement être communiquée, je lui souhaite de trouver sa vie propre, en continuant à évoluer dans l’esprit et dans le cœur des gens qui le liront…